Je n’ai jamais écrit

Je n’ai jamais écrit que si j’écris, c’est pour me souvenir parce que je suis persuadée qu’un jour, j’aurais la maladie d’Alzheimer. Je n’ai jamais écrit que parfois, je parcours le blog à rebours pour revivre à nouveau les souvenirs épinglés ici, sans le stress de savoir comment ça va se terminer, parce que je connais déjà la fin.

Je n’ai jamais écrit que petite, je mangeais des gaufres saupoudrées de sucre glace en marchant pendant que ma grand-mère mangeait les siennes en papotant.

Je n’ai jamais écrit que je pleurais en me regardant dans la glace pour voir d’où sortaient les larmes, que parfois je bouchais le petit orifice pour voir ce que ça faisait. J’attendais un raz de marée, je n’ai rien constaté, à bien y réfléchir, c’est peut-être pour cette raison qu’aujourd’hui j’ai toujours l’œil gauche qui pleure en avance.

je n’ai jamais écrit que j’ai frotté tellement fort sur mes tâches de rousseur pour les faire partir, que ça m’a causé une brûlure. En plus des tâches de rousseur, j’ai eu deux croutes de chaque côté du nez pendant quinze jours.

Je n’ai jamais écrit que j’étais jalouse, profondément jalouse de Martine, qui savait tout faire mieux que moi, qui n’avait jamais les chaussettes tirebouchonnées et salies de poussière, qui avait le droit, alors qu’elle avait huit ans, d’être hôtesse de l’air ou maîtresse d’école.

Je n’ai jamais écrit que je dors du côté droit du lit, qu’il parait que c’est la norme en France et que dans un lit en 180 j’occupe 20 centimètres à tout casser, même quand je dors seule.

Je n’ai jamais écrit que si je bois du Martini c’est un reste de mon adolescence, parce que c’est le seul alcool que mon grand-père me permettait de boire.

Je n’ai jamais écrit que je déteste les filles qui dissèquent le visage des gens qu’elles croisent. Ça vient d’un voyage scolaire, quand les populaires se sont moquées d’une dame qui passait, que j’ai pris sa défense et qu’elles m’ont rétorqué que je la défendais parce que je lui ressemblais. J’avais dix ans elle six ou sept fois plus et il n’y avait rien de commun entre nous. Je n’étais pas une populaire et me suis promis de ne pas l’être si ça rendait aussi con et méchant.

Je n’ai jamais écrit que quand ma chienne ronfle à mes côtés elle me souffle les mots que je ne sais pas dire.

Je n’ai jamais écrit que j’adorais regarder « Au théâtre ce soir », « Champs Élysées » et « Dallas » chez ma grand-mère. Elle achetait des esquimaux mais refusait qu’on le dise à nos parents, elle s’asseyait sur son fauteuil en rotin et croisait ses jambes sur le pare feu décoré d’étoiles. Je trouvais qu’elle avait de belles jambes pour une vieille dame. Du coup j’ai son fauteuil dans mon salon.

Je n’ai jamais écrit que mon père écoutait France Inter du lever au repas de midi. Je n’ai jamais écrit que la voix de Joël Collado m’agaçait prodigieusement, à croire qu’il était perpétuellement enrhumé. Si lui, ne savait pas y échapper au mauvais temps, qui l’aurait pu?

Je n’ai jamais écrit qu’une fois, alors qu’on avait 17 ans et qu’on devait prendre le train après un week-end à Toulouse, ChériChéri et moi on est monté dedans. Et on en est ressorti pour prendre le suivant. Trois heures de rab.

Je n’ai jamais écrit que je n’efface plus les messages que me laisse mon père sur mon portable. Des fois, je fais exprès de ne pas répondre quand il m’appelle. J’ai donc un chouette échantillonnage de sa voix. C’est important la voix. Mais je le rappelle toujours tout de suite après.

Je n’ai jamais écrit que dès que ChériChéri fête son anniversaire, je me cale à son âge, que nous avons un an d’écart et que je n’en démords plus. Je préfère qu’on dise que je ne les fais pas plutôt que j’ai pris cher.

Je n’ai jamais écrit que parfois je devais faire un effort surhumain pour me rappeler que je n’ai plus quatorze ans et demi et que je suis la mère de tous ces jeunes gens qui hantent ma cage d’escalier.

Je n’ai jamais écrit que petite, j’avais peur du coup de foudre. Un coup c’était déjà mal parti, mais si en plus la foudre nous tombait dessus, il était compromis d’en sortir vivant.

Je n’ai jamais écrit que souvent je fais ce que je peux, même si ça ne suffit pas.

Pic by Amy Velasquez from Unsplasch

 

 

17 commentaires sur “Je n’ai jamais écrit

  1. Oh c’est beau. Moi aussi je mangeais des esquimaux chez ma grand mère et elle avait également des jambes incroyablement belle qu’elle a gardé jusqu’au bout et pas un poil dessus en plus.
    Quant aux programmes de télé, pareil… et Dallas d’ailleurs on trouvait ça un peu osé à l’époque. Pour le lit malgré ma largeur j’occupe la plus petite place aussi. J’ai raté mes devoirs, j’ai fait un surdosage d’écran toute le semaine au boulot alors j’ai fait une dietdétox d’ordi ce week-end.
    Bon vendredi soir on soooooooooort, j’ai pas trouvé le resto encore mais je cherche. Bisouuuuus ❤
    Là je fais une petite danse de la joie tellement suis contente de te voir

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  2. Je n’ai jamais écrit qu’au lycée, en seconde, je ne suivais l’EPS que pour les beaux (très beaux) yeux bleu-vert) de M. LENOIR le prof de gym , à l’élégante moustache et à l’humour…noirs ! C’est la seule et unique année où je fus aussi assidue à ce cours malgré le port obligatoire d’un survêtement et de baskets tellement peu seyants. Je déteste toujours autant le survêtement – devenu jogging – et les baskets même design ; maintenant je suis des cours de stretching avec Aurélie, c’est sympa mais ça manque de …piquant 🙂

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  3. J’aime beaucoup ce que tu dis de la voix de ton papa surtout.
    J’aime tout dans ces choses que tu n’as jamais écrites
    Sauf ta dernière phrase,
    Je n’aime pas ce qu’elle dit du manque de confiance en soi. Qui, en ce qui concerne ton talent, me parait complètement inapproprié; et qui doit faire tache d’huile sur le reste, mais dans quelle mesure, j’espère que ce n’est pas de trop!
    Moi je n’ai jamais rien écrit donc il y en a tellement à dire, je vais épargner ton blog!

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  4. Merci !!!
    Chez ma grand-mère, c’était les show des Carpentier, puis Drucker, en mangeant un rocher Suchard au chocolat praliné ! Le merveilleux goût de l’interdit …

    Voilà de quoi me replonger dans mes propres souvenirs, dans mes madeleines de Proust…

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  5. Oh que ce texte est joli, si bien écrit et plein de confidences ! Merci !
    Moi aussi je ne comprenais pas pourquoi Joël Collado était toujours enrhumé, je l’imaginais dans un local mal isolé en train de travailler la goutte au nez et une grosse écharpe autour du cou ahah.
    Je n’ai aucun enregistrement de la voix de mon père, je le regrette tellement même si je me souviens encore un peu de sa voix; il ne m’appelait que rarement et jamais ne laissait de message, aussi je trouve ça très bien que tu gardes ceux de ton père, c’est tellement précieux.
    Il ne faut surtout pas être sûre que tu auras la maladie d’Alzheimer malheureuse ! Ca porte la poisse ! Il n’y a aucune raison ! (que de points d’exclamation)
    Et pour ta dernière phrase, faire de son mieux c’est déjà tellement.
    Bonne semaine

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  6. Je crois que ça, je l’ai déjà écrit, mais mon dieu que tes textes me touchent, me remuent, me titillent, tout, tes mots, l’angle, le ton… Tout est si précieux, merci.

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