Tiens, si on s’donnait rendez-vous dans dix ans ?

A l’approche de mes 40 ans j’avais eu la (très) bonne idée d’organiser les retrouvailles avec mes camarades d’école. Le timing était idéal. Nous étions peu ou prou ceux que nous voulions être. Inutile donc de nous cacher. C’était un 15 août dans la cour de l’école primaire de Petit Tour.

Ce jour-là, nous nous étions quittés en nous embrassant. On s’était dit rendez-vous dans dix ans (même jour, même heure, mêmes pommes) mais je dois bien avouer que les dix ans sont passés et que personne n’a eu envie de se re-rencontrer. Je n’ai de mon côté fait aucun mail, aucune démarche, appelé aucun numéro, rien. Je suis restée dans ma bulle, sans tenter d’aller à la rencontre de celles des autres. Même le temps d’un après-midi. Enfin, presque parce que j’ai tout de même entré leurs noms dans facebook avant de sortir sur la pointe des pieds en espérant n’avoir laissé aucune trace.

phot classe CM2

Je me suis demandé pourquoi personne n’avait jugé bon de renouveler l’expérience. Oui, pourquoi que D. il n’a pas voulu nous présenter sa nouvelle chérie qui a l’âge de ma fille ? Et pourquoi P. n’a pas pris le temps d’envoyer une invitation facebook, lui qui bosse chez eux ? J’aurais bien aimé voir les résultat de lifting, ou les nouvelles paires de seins. En vrai, je pose la question, mais je connais les réponses. Enfin je crois.

C’était bien nos retrouvailles d’il y a dix ans, mais force est de constater que nous n’avons pas eu grand chose à nous raconter. Une fois que nous avons énuméré le nombre de nos enfants, leur âge, égrené parfois leur nom, que nous avons compté le nombre de nos amants et expliqué par le menu notre job (dans lequel nous excellions forcément), de quoi pouvait-on encore parler dix ans après ? « on peut pas mettre dix ans sur table comme on étale ses lettres au Scrabble ». Raconter qu’on a déménagé, changé de job, accessoirement de mari ou de femmes, que nos gosses se sont barrés à l’autre bout du pays (quand c’est pas dans un autre pays)? Une fois que j’aurais répondu à « t’as beaucoup de cheveux blancs quand même pour ton âge, non? » ou « tu t’ennuies pas avec le même mec au bout de tout ce temps »? qu’est-ce que j’aurais pu leur raconter (qui les intéresse)? Et « si on n’avait rien à s’dire, et si et si ? »

Il y a dix ans, on s’était déjà souvenu de tout ce qui nous rapprochait : l’écriture déliée et gracieuse de Mr Arbault, la gentillesse de Mme Garrigues, les dessins de Mr Martinez, les courses de billes dans le caniveau rempli d’eau (aujourd’hui comblé), les chaussons dans les casiers, la roue sur la poutre, la cantine et Régine, les photos de classe, l’école le samedi matin, le petit chemin pour y aller et les histoires que je racontais déjà, ma  coupe au bol et mon tablier à carreaux, les marches qui descendaient au terrain de sport.  Qu’aurions-nous d’autre à nous souvenir ? Il y a dix ans nous avons fait l’exposé de nos vies par le menu pour montrer à tous nos gentils camarades que nous étions devenus quelqu’un de super bien et qu’ils avaient eu tort de ne pas nous calculer en CE2 quand il fallait choisir un partenaire pour jouer au ballon prisonnier ou faire la course en grimpant à la corde lisse. Du coup, chacun de nous se l’était un peu pété. Certains avaient plus de raisons que d’autres de le faire. C’est sûr. C’est la règle du jeu, il parait.  À « comment tu vas ? » je m’étais contentée de « Super, oui vraiment, super. Tranquille quoi et toi ? » Du coup je ne suis pas à l’abri qu’ils pensent que j’ai raté ma vie et qu’ils aient oublié de m’inviter cette année. J’oscillais entre surtout ne pas arriver la première parce que j’avais « un peu peur de traverser le miroir »,  raconter les marées basses quand ils choisissaient de ne dire que les marées hautes et ne pas y aller du tout. Prétexter un rhume ou n’importe quoi d’autre. Il suffisait de trouver. Je n’ai pas trouvé, j’y suis donc allée.

Javais, au bout des doigts, des morceaux de phrases qui m’échappaient, un enfant qui grandissait au fond de mon coeur sans que je n’en sache rien, je menais d’autres guerres que mes yeux ne trahissaient  pas encore. Mais de tout ça, je n’ai rien dit.

Pour nos 40 ans, tout le monde n’était pas venu. Loin s’en faut d’ailleurs. Sur une classe de 30 élèves nous devions être la moitié, ou pas tout à fait. Tout le monde n’a pas le même souvenir de l’école primaire et de la gentille camaraderie qui règne dans les couloirs. Et puis, certains nous avaient quitté. Dix ans après, il semble que la défection soit totale, mais je vous rassure, tout le monde n’est pas encore mort, c’est juste que les souvenirs ont la vie dure ou que le quotidien est trop occupé.  Il y a dix ans, nos instits nous avaient rejoints pour l’apéritif dans la cour de l’école. On avait senti l’émotion leur obturer la gorge, les larmes se fixer dans l’angle interne de leurs yeux à nous voir si grandis (mais pas encore vieux). Nos enfants s’étaient d’ailleurs étonnés qu’ils nous embrassent, nous prennent dans leurs bras et s’écrient : « Mon dieu, que tu as changé! Que tu es belle! » (Heu… merci.) (ne pas se dire qu’avant, ce n’était pas le cas). Aujourd’hui, certains ne sont plus là.

Quad je regarde la photo de CM2, il y en a tellement dont j’aimerais pourtant avoir des nouvelles… Tiens si on s’donnait rendez-vous dans dix ans, même jour, même heure, mêmes pommes. (de rien).

Et vous, avez-vous participé à ce style de retrouvailles.

PS 1: vous avez vu que nous posions dans l’herbe ? Ça existe encore des écoles avec de l’herbe folle dans un coin de la cour ?

PS2 : Après vérification, il n’y a pas eu de retrouvailles pour nos 50 ans.

Pic on Unsplasch

9 commentaires sur “Tiens, si on s’donnait rendez-vous dans dix ans ?

  1. J’adore ce texte, tellement sincère !
    Non, je n’ai jamais participé à ça, et n’en ai pas envie.
    En fait, des années primaire, j’en aperçois toujours (de loin) certains mais j’ai oublié leur nom pour la plupart ; je suis celle qui est revenue après être partie loin et longtemps, beaucoup d’autres sont restés, d’autres encore ne sont jamais revenus. Et parfois j’en croise au détour de mes rencontres professionnelles, ça fait bizarre. Tous savent qui je suis, mon nom (mon père a marqué les mémoires, en son temps), moi jamais qui est l’autre, même si je reconnais parfois les visages. Shame…
    En revanche, j’ai toute une bande de copains de collège et lycée que je fréquente encore assidûment. On s’est multiplié depuis, un seul couple étant issu de la bande, les autres sont allés chercher ailleurs, et parfois une 2e fois ailleurs. Les enfants ont encore agrandi la colonie, maintenant ils sont grands et ce sont eux maintenant qui élargissent le cheptel via leurs rencontres amoureuses. On part en vacances en troupeau, environ tous les deux ans, les jeunes continuent de nous accompagner, c’est chouette. Avant on se relayait pour garder un oeil sur eux (on faisait juste en sorte qu’aucun ne se noie dans la piscine, pour le reste c’était totale liberté) (ils s’en souviennent émus), maintenant ils font l’apéro avec nous et ont des regards complices sur nos délires.
    Chacun sait ce que l’autre a foiré ou réussi, connait la couleur de ses larmes et le son de ses rires, les engueulades sont sans conséquence sur l’amitié, pour les divorces, c’est plus dur à gérer…

    Aimé par 1 personne

    1. Moi ce sont les gens du collège et du lycée dont je ne me souviens absolument pas ( enfin ceux qui n’étaient pas déjà sur la photo du primaire). parfois mon père me dit « t’as le bonjour de » et je ne sais pas du tout qui est cette personne. Je me souviens d’une jeune femme dans feu cet endroit où nous empruntions des dvd ( je vous parle d’un temps) qui m’avait dit « vous êtes bien Nathalie S? On était en classe ensemble je me souviens parfaitement de vous. Vous m’aviez marquée » beh, je ne savais pas du tout qui elle était et je ne sais toujours pas. 🤪
      Ah oui, les divorces : grands effaceurs d’amitié.

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  2. Super texte.
    L’ecole Primaire et maternelle, j’y ai traîné très longtemps car ma maman était maîtresse, j’ai toujours des nouvelles d’ancien élèves par ce biais là, puis j’ai gardé aussi deux trois amies de cette époque, parce que nous nous sommes suivies au collège. L’ecole où j’ai fait mes études supérieures organise tous les ans la réunion des anciens élèves, nous nous y sommes retrouvés pour les 10 ans, les 20 ans j’ai décliné… je vais leur laisse croire que j’ai raté ma vie…😂

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  3. J’aime bien ce texte qui dit tout du temps qui passe et des chemins qui divergent quoi qu’on en dise…
    De mes années de primaire, je n’ai gardé aucun contact : je crois que sur ma classe de primaire, seul un autre enfant m’a suivi au collège public et je l’ai perdu de vue. J’en ai gardé mon amie de toujours par contre qui était la fille d’amis de mes parents , mais qui n’a jamais été dans ma classe à mon grand désespoir quand j’etais enfant. Je passais mes soirées, mes We chez eux du cp jusqu’à ma première année de médecine avant qu’elle ne parte étudier en dehors de la région parisienne. On s’est un peu perdu de vue pendant une vingtaine d’années, on prenait mutuellement de nos nouvelles par nos mamans. Et puis magie des réseaux sociaux, on s’est retrouvé d’abord sur le web avant de se retrouver il y a 4-5 ans .
    De mes années collège lycée et faculté, j’ai gardé une petite dizaine d’amis suite à mon déménagement pour la Bretagne, qui pour la plupart ne se connaissent pas.
    Par contre de mes années brestoises, là ma bande de copains est toujours bien vivante. On s’est fait un revival en 2015 en se retrouvant tous à Brest, juste après mon mariage où nous avions émis cette idée de profiter du tournage d’un film par le compagnon de l’un d’entre nous. Je crois que ça nous avait bien plu à tous , même aux conjoints qui nous accompagnaient et nous étions partants pour recommencer. Est ce qu’on le fera? En général c’est moi le moteur de ce genre de réunions donc faudra peut-être que j’attende d’être à nouveau disponible!

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  4. J’y ai déjà pensé mais n’ai jamais sauté le pas … je revois certains parfois, j’ai des nouvelles d’autres par mes parents, qui les croisent de temps en temps (leurs anciens élèves, de fait), … mais je n’ai pas forcément envie; Je l’ai fait, une fois, pour les anciens de mon école d’après le bac, mais en fait, ce fut bof .. comme tu dis, une fois les « qu’est-ce que tu deviens ? » et les « tu as des enfants? » bouclés, il ne reste pas grand chose… De tous ces gens, il me reste quelques amis, quelques connaissances, que je cotoie avec plus ou moins de régularité, mais je n’ai plus envie de faire d’effort pour ceux qui sont restés sur le bord de ma route, ou qui m’ont laissée sur le bord de la leur. Ma vie est ce qu’elle est, je l’ai choisie, et c’est bien ainsi. Je préfère passer du temps avec les nouvelles rencontres, ces gens qui croisent ma route et avec lesquels il se passe un truc … certains seront encore là dans 10 ans, d’autres pas, … on verra. Et puis, depuis un an, j’ai envie d’organiser une autre rencontre, un autre type de retrouvailles, mais il faut que ça germe, … que ça mature, … et les gens concernés à qui j’en ai parlé sont excités à cette idée, mais … c’est à moi d’organiser, alors … il faudra du temps…

    Dans mon école aussi, il y avait de l’herbe .. il n’y en a plus dans l’école de Loulou et pas non plus dans le collège de MaGrande … snif …

    Aimé par 1 personne

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