Vendredi confession #21

Elle aimait bien le lundi. D’ailleurs elle ne comprenait pas les post facebook qui inondaient son écran en début de semaine et mettaient à mal ce pauvre jour. Pour elle, chaque lundi était le premier jour de son extraordinaire semaine, un peu comme quand on ouvre un livre qu’on s’apprête à déguster ou quand on commence un nouveau carnet. Elle l’avait décidé, il ne pouvait en être autrement, cette semaine-là, encore plus que toutes les précédentes, serait formidable. Parce qu’après le lundi, venait le mardi.

Le mardi 5 février pour être exact.

Elle avait décidé, en décembre, d’oublier cette date. Non, non, non, je ne veux pas m’en souvenir, rien à faire. De toute façon cela ne sert strictement à rien « je n’ai aucune chance » avait-elle fini par décréter. Le problème dans cette histoire c’était les autres. Oui, tous ces autres qui lui avaient offert des « et pourquoi pas ? » transformés en infusion d’espoir, des « ça n’arrive pas qu’aux autres, il y en aura bien un de choisi, pourquoi pas toi ». Le problème avec cette histoire, c’est qu’elle avait fini par y croire. Surtout à 23h43 avant de sombrer entre les bras de Donormyl.

Le problème c’est que mardi 5 février, les « pourquoi pas toi » c’étaient transformé en « pourquoi pas moi ?! » Le 5 février,  jour du résultat du Prix des Étoiles, le titre de son roman ne s’est pas affiché dans la liste des lauréats. Oh oui, elle a bien vérifié. Ni première, ni deuxième, ni troisième. « Parce que la vie ne suffit pas » est peut-être arrivé 5ème ? Peut-être. Ou bien 50ème ? Oui peut-être. De toute façon cela ne changeait rien. Il fallait être dans les trois premiers et elle n’y était pas.

Affalée sur le canapé en mode otarie, elle a téléchargé le livre gagnant et n’a pas compris qu’il ait été sélectionné puisqu’il est paru après la date de clôture des « inscriptions ». « Oh quelle mauvaise joueuse » s’est-elle sermonnée, mais la voix du diablotin dans sa tête ne cessait de rager « quand même, pourquoi changent-ils les règles ? Hein? Pourquoi? »

Il se dit qu’elle a commencé  par dire que c’était terminé, on ne l’y reprendrait plus. Que c’était toujours pareil. Terminé, elle allait raccrocher les stylos. Les foutre au feu ou à l’amer (elle décida de laisser la faute qu’elle trouvait particulièrement belle, c’était un lapsus, un signe, sans aucun doute), balancer tous les feuillets dans la cheminée à l’éthanol, bien que ce ne soit pas très prudent.

Il se dit qu’elle a avalé une plaque de chocolat noir et croqué les noisettes nichées à l’intérieur, d’un coup de dent rageur, alors qu’elle emmerdait tout le monde avec son régime depuis quelques semaines. Il se dit aussi qu’elle a dit énormément de gros mots (fait chier, putain et emmerder n’étant pas les plus gros).

Son mari s’est moqué d’elle insinuant qu’elle ne tiendrait jamais plus de deux jours sans écrire et encore fallait-il tomber sur un week-end de beau temps, un week-end où les enfants seraient là. Il ajouta que c’était tout aussi bien, parce qu’il aimait lire ce qu’elle écrivait, même si trop souvent ça le faisait pleurer. Elle a fait mine de bouder. Quelques minutes de plus. Quelques minutes de trop. Elle savait déjà que prix ou pas prix, sa prose continuerait à sacrifier des arbres.

Merci à Dimitri Demont qui m’a donné l’impulsion pour écrire à ce sujet ❤

Pic by Sidney Sims on Unsplash

14 commentaires sur “Vendredi confession #21

  1. Il y a toujours ce sentiment qu’engendre le passage de ‘et pourquoi pas ?’ à ‘mais pourquoi pas moi ????’. Le bruit discret de l’espoir qui se brise en mille morceaux, surtout quand il tombe de haut. Il y a les plans sur la comète qui s’évanouissent sous la douleur d’un pincement au cœur. Et puis… Et puis le moment où on se rend compte que les règles ont changé (pareil pour au féminin d’ailleurs…. Pour le pire et le meilleur ! Mais c’était moins prestigieux…) et je suis bien contente que tu n’écrives pas que pour cette reconnaissance là. Il y a d’autres jauges que celle de ces juges à ton talent, d’autres étalons et bien sûr d’autres raisons.

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  2. C’est pas seulement l’amour , l’amitié , les enfants , la cinquantaine ces sujets et tous les autres que tu décris si bien,avec ces mots qui font mouche , ou rire ou pleurer , mais aussi l’echec, la déception .. Mais quand le résultat est un peu bricolé est ce vraiment un échec?
    Continue d’écrire s il te plait pour nous qui te comprenons, mets nous encore des étoiles dans les yeux .

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    1. Mais ?! Juste merci 🙏🏼 c’est tout ce dont j’avais besoin ce matin ✨✨ les étoiles dans les yeux c’est toi qui vient de me les mettre et à vrai dire, ça y met un peu d’eau aussi ❤️

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  3. Merci à Dimitri, vraiment, parce que ce texte est d’une telle beauté !
    La déception ne doit pas t’empêcher de continuer, ce serait vraiment dommage pour tous ceux que nous sommes à te lire. Ecrire est pour toi une seconde nature (ou la première) alors pourquoi t’en amputer ? Qu’importe la reconnaissance tant que l’art existe.
    Des bisous

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  4. Ça serait trop dommage de gâcher la mer avec un peu d’amer …
    Des jours comme aujourd’hui l’amertume se dissout dans l’ecume et dans les traces des avions dans le ciel. Et c’est tant mieux . Très beau texte sur la déception, merci à Dimitri.

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  5. Mais oui, il faut continuer à écrire! Ecrire, c’est vivre et c’est donner la vie! Et les prix, certes ça fait plaisir mais les lecteurs seuls font la différence. Aie confiance en toi et en ton livre. Tes lecteurs ne s’y tromperont pas. Je t’embrasse bien affectueusement.

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  6. parce que j’aime le rendez-vous que je guette ici pour me délecter de tes mots, parce que nous, on aime ta prose, tes choix, parce que l’amer est effacée par la beauté de tes textes, parce souvent la vie, une vie ne suffit pas à la reconnaissance de certains, mais suffit à l’amour du plus grand nombre, parce que c’est ce qui te fait avancer et respirer, … n’arrête pas ! Nous on aime, et la lueur que tu allumes dans nos yeux et nos coeurs ne vaut pas de briser le tien en mille morceaux !

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