Les gens #8

Masterclass  Éléments indispensables : Voiture, femme, enfants, belle-mère, vacances, escarpins. Fin obligatoire : La belle-mère ne trouve pas sa chaussure.

La veille au soir, alors que toute la maisonnée était agglutinée devant Arthur et sa bande d’humoristes, il a nettoyé la voiture pour le départ en vacances.

-Tu ne comptes pas nous faire monter dans ce dépotoir, tout de même! » avait dit Stéphanie à table en tordant le nez.

Sa femme lui reproche souvent que sa voiture ressemble à une armoire de célibataire peu soigneux. Ce à quoi il répond inlassablement que sa voiture étant son bureau, ce n’est pas étonnant. Il y passe le plus clair de son temps : pour aller du point A au point B, pour inspecter les divers chantiers, pour passer ses coups de fil, boire un café tiré de son thermos, tapoter sur son ordinateur et remplir des tableaux Excel, se changer et recevoir des chefs de chantier grognons auxquels il doit passer des engueulades sévères pour tout un tas de bonnes raisons qu’il est le seul à percevoir.

Après le diner, il s’est enfermé au garage. Il a allumé l’autoradio et Gérald De Palmas qui était sur la route toute la sainte journée, lui a tenu compagnie. Il a sorti son vêtement de pluie, ses bottes maculées de plâtre et de boue, son mètre ruban et autres outils indispensables à sa mission, il a jeté les vieux cartons de restauration rapide poisseux, les canettes de soda écrasées, les mouchoirs en papier usagés. « Le sentiment profond de solitude, je n’ m’apercevais pas que tu étais derrière chacun de mes pas ». Il a vérifié sous son siège qu’il ne restait rien. Dans les portes, rien non plus. Il a glissé sa main sous le siège passager pour en ressortir l’emballage ouvert d’un préservatif. « Erreur fatale ale ». Son accès de méticulosité a été de bon aloi et putain, quand il y pense, il en a des sueurs froides. Que serait-il advenu de son couple sans histoire que tout le monde lui envie, s’il avait omis de vérifier à cet endroit ? « J’ n’ai pas vu le doute en toi s’immiscer er er er ». Pauvre Gérald, il pourrait lui donner des leçons.

Les enfants ont pris place à l’arrière avec leur grand-mère. Sa femme à l’avant. C’est lui qui conduit, comme si ce n’était pas suffisant de le faire toute la semaine, il faut aussi qu’il s’y colle pour partir en voyage. Un regard dans le rétroviseur, il lève un sourcil et lisse sa barbe. Il a bien fait d’écouter Amélie quand elle lui a suggéré de la laisser pousser : « Ça te donnera un air mystérieux ». Il est étonné de constater à quel point elle avait raison. Les femmes adorent cet accessoire qu’il entretient avec amour. Il sent leur regard s’accrocher sur lui. Il surprend des sourires et des regards soutenus portés bien plus bas que ses joues. Il laisse faire. Il en joue. Même Stéphanie lui a trouvé un côté  terriblement sexy. Il n’y a que Léa, sa fille, qui prétend que la barbe est la revanche des moches, mais à 17 ans, on dit n’importe quoi.

Vincent fait craquer son cou. Le bruit résonne dans l’habitacle. À l’arrière, les enfants, casque sur les oreilles, jouent sur leur console, sa belle-mère regarde le paysage par la fenêtre. Et Stéphanie dort. Une marmotte. À peine est-elle installée dans la voiture que la voilà, bouche ouverte, la tête en arrière. Il devrait avoir l’habitude depuis le temps, mais non, rien à faire, ça l’agace. D’une main Vincent cherche une station de radio qui lui plaise et le tienne éveillé. Il souffle. Au bout de la route, il y aura la maison plantée sur la dune, le bruit des vagues plein les oreilles, les enfants quelque part avec leurs amis, Stéphanie et sa mère sur la plage du matin au soir et pour lui, la paix.

– Vincent ! Freinez !

Vincent freine à temps, pourtant son cœur accélère. Ses joues s’empourprent. Il sent la transpiration l’envahir : sous ses aisselles d’abord, puis elle migre dans son dos, au ras de ses cheveux jusque sur son front. C’est maintenant sa respiration qui devient chaotique. Il ne sait plus s’il doit inspirer ou expirer. Le temps s’élargit alors que l’espace rétrécit. Un objet est venu buter contre sa cheville.

Qu’a t-il oublié de sortir de la voiture ? Son esprit, jusque-là tourné vers des vacances bien méritées, réfléchit à toute allure : bottes, Kway, Mc Do, canettes, papiers gras, kleenex. Rien. Il ne voit pas du tout de quoi il peut s’agir. D’une main, qu’il balance entre ses jambes, il tâte l’objet. Putain. Une chaussure. Sa chaussure.

Quand elle s’était approchée de lui, il s’était fait la réflexion que les escarpins lui faisaient des jambes interminables. Il avait pensé qu’il était dommage que Stéphanie n’en porte plus. Quand il s’étaient rencontrés, la voir avancer vers lui d’une démarche chaloupée, perchée sur des talons hauts, le faisait démarrer au quart de tour. Maintenant, elle ne porte plus que des baskets : « bien plus faciles à vivre que des escarpins de 12 » rétorque-t-elle en souriant quand il lui en fait la remarque.

Un fétichiste du talon haut, voilà ce qu’il était. S’il était un personnage de films, sûr qu’on le prendrait pour un psychopathe. Putain, c’est elle la psychopathe : comment une fille peut-elle repartir en oubliant une chaussure ? Il a vraiment dû lui faire de l’effet à celle-là. Petit regard dans le rétroviseur.

Il ouvre les fenêtres avant. L’air s’engouffre dans l’habitacle et fait voler la chevelure de sa belle-mère qu’elle tente de retenir. Les enfants absorbés par leur écran n’ont pas bougé d’un pouce et Stéphanie dort toujours. Plus que quelques secondes avant que la belle-mère ne ferme les yeux sous la puissance du vent et qu’il puisse balancer ce putain d’escarpin dehors. Deux. Trois.

Il remonte les fenêtres. Dans son souvenir les escarpins de la fille étaient rouges. La mémoire est surprenante tout de même, elle trafique les souvenirs pour les faire coller à son fantasme. Le rouge est toujours plus sexy que le vulgaire noir de l’escarpin qui vient de s’échouer contre les rambardes de sécurité de l’autoroute.

Le reste de la route est silencieux. Vincent se sent léger. Les vacances vont pouvoir commencer, aucun problème à l’horizon. Il a vraiment de la chance ! Comme dirait sa belle-mère : « il n’y a de la chance que pour la racaille ». Elle ne croit pas si bien dire.

Il gare la voiture dans la contre-allée, déjà les effluves de l’océan viennent lui chatouiller les narines : « Terminus, tout le monde descend ! » dit-il sur un ton enjoué en ouvrant la portière. La voix de sa belle-mère s’élève, alors que Vincent extraie les valises imbriquées dans le coffre à la manière d’un Tetris.

– Les enfants, je ne trouve plus ma chaussure, elle n’est pas à vos pieds ?

Pic by Belinda Fewings on Unsplash

15 commentaires sur “Les gens #8

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