Être en deuil

J’ai perdu mon mètre étalon. Les traces de ses pas dans le sable. Sa moustache qui frétille sous un sourire qu’il ne voulait pas faire ou le nom d’un vin qu’il voulait que je trouve, alors que je suis archi nulle à ce jeu. Et qu’il le savait parfaitement.

Je cherche quelque chose qui me remette en selle. Quelque chose qui m’interpelle. Du beau, du joyeux, du pétillant. Qui remplisse le vide. Le silence. Le dimanche entre midi et deux.

J’ai des choses à dire, mais tellement, que je ne sais pas par quel bout m’y prendre. Des lectures à raconter mais par laquelle commencer. La plus bouleversante ou la plus anodine ? Des salles obscures que je hante même les jours de grand-soleil et des films que je pourrais vous partager. J’ai un livre terminé dont je ne sais pas ce que je vais faire et un autre commencé qui va bien plus vite que les autres. Mais de toute façon, qu’en ferai-je après ? Ce n’est ni un feel-good, ni un mum porn, ni un policier. Rien de tout ce qui se vend aisément.

Je vais au théâtre le soir et sur le chemin du retour, je pense que cet autre truc qui me trotte dans la tête serait parfait s’il était adapté en pièce de théâtre plutôt qu’en récit, mais comment s’y prendre quand on n’en a jamais écrit ? Et puis, y a t-il des gens qui lisent le théâtre de nos jours ? Ne faudrait-il pas que je me lance dans le feel-good book ou les policiers finalement ? Ne faudrait-il pas plutôt que je dise que je ressemble à truc ou à bidule  ?

Je cherche quelque chose qui me remette en selle. Un voyage en train et le paysage qui défile à toute berzingue par la fenêtre, le ciel gris de Paris puisque celui de Rennes était trop bleu et n’aura pas suffit, le théâtre encore dans des salles prestigieuses ou des couleurs posées sur les murs d’une galerie d’art.

Je cherche un truc. Un message reçu par l’intermédiaire d’Instagram fera peut-être l’affaire ? Quelques minutes. Quelques heures. Des étoiles et des coeurs reçus chaque matin sur l’écran de mon téléphone portable aussi, alors que je pensais ne pas en avoir besoin.

Je cherche et je ne trouve rien. Rien ne va vraiment mal, rien ne va vraiment bien. Je suis dans un entre deux, un no man’s land, un endroit tout gris, mi nuage mi souris. Le raz de marée de mes larmes n’a pas eu lieu, c’est un sourire surjoué qui lui a volé la place. Je fixe mes yeux sur mes pieds pour ne pas faire un pas de travers et risquer les sables émouvants.

Une amie avec qui je papotais au téléphone, m’a dit « beh, ne cherche pas tu es en deuil ». Depuis qu’elle me les a balancés à la figure, ces mots sont restés coincés quelque part. Ils flottent dans la cuisine : « Tu croyais y couper ? Et pourquoi ? On ne perd pas impunément quelqu’un que l’on a aimé ». Depuis, cette expression, « tu es en deuil », ne cesse de se faufiler partout.

Et, ça dure combien de temps le deuil ?

Siim Lukka on unsplash

12 commentaires sur “Être en deuil

  1. Ouh là ça peut durer longtemps (toujours ?)

    Cela fera 7 ans demain que mon papa est parti, non mort, il est mort. Ceux qui partent reviennent…

    Bref 7 ans et toujours une boule dans la gorge, des jours où c’est plus compliqué…

    Et il y a des dates et des événements où les absents sont encore plus absents…

    On reste les enfants de ses parents toute sa vie, même adultes, et on n’est jamais prêt à perdre ses parents, c’est toujours trop tôt…

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  2. Longtemps je crois… on dit 3 ans pour le plus gros, je ne sais pas. Chacun le vit ou le marque différemment. Ma mère a été très malade l’année où elle a perdu son père. Perdre un parent, même si c’est dans la logique des choses, est sans doute un des deuils les plus lourds. Un rempart tombe…

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  3. Il paraît que je suis la professionnelle du deuil. On me paye d’ailleurs aussi pour ça. Je fais des conférences et des formations sur le deuil.
    Quand maman est morte croyant être pro je pensais que ça ne passerait pas par moi puisque j’avais toute la théorie et toutes les techniques. 3 mois après je me suis pris un retour de boomerang qui m’a laissée sous la couette pendant 3 jours!
    Le deuil nous travaille et doit nous travailler parce que ça passe aussi dans le corps. Il n’y a pas de date limite ni de date de péremption. Le travail de deuil est à la mesure de l’investissement affectif qui est le nôtre. Grrr j’aime pas mes mots pro! Bref! Merde tu aimais et aime ton père alors comme l’ocean Tu vas te prendre des vagues de tristesse de mélancolie parfois douces, parfois fortes et parfois tsunamis. Mais c’est ainsi qu’on fait de l’absence LA présence intérieure avec laquelle on vit désormais.
    Maman est morte le jour de l’anniversaire de mon mari. Grand écart émotionnel ce jour là et pas toujours pourtant. L’année 2017 c’est passé avec des va et viens entre mon homme et ma maman. Dernier mois de septembre tsunami de larmes et je suis partie m’isoler quelques heures en rando auprès de la mer (mère).
    Tu fais ton chemin ma chère Nat et personne ne peut le faire à ta place. Il n’y a pas de temps ni d’espace. À toi de trouver ton temps et ton espace. Tu en parles magnifiquement. Je t’aime encore plus pour ça.
    Si tu as besoin you know I am present for you any time.

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  4. Très joli texte et aussi de bien beaux mots posés ici par tes amies.
    Je n’ai aucun conseil ou même expérience à partager: étrangement je n’ai pas eu ce vide immense au décès de mon papa, j’en ai parfois quelques inquiétudes… suis je normale? Je pense , mais suis je dans le vrai, que c’est parce que mon papa était parti depuis très longtemps et que j’avais fait le deuil de son vivant en prenant soin de celui qui me prenait pour sa sœur et ne trouvait plus les mots pour nous parler.

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  5. il n’y a pas de mode d’emploi ,ce serait trop fastoche ! pas de conseil particulier hélas .
    Ton chagrin est à la hauteur des sentiments que tu portais à ton papa : immense ..
    laisse le venir , laisse toi faire , laisse toi submerger pour mieux revenir plus tard , plus forte sans doute .
    Accepte ce coup de mou .
    Accepte les bras aimants de ceux qui t’entourent . fais toi plaisir avec les spectacles , les livres et attends .

    « On ne perd pas impunément quelqu’un que l’on a aimé » dit ton amie ..c’est dingue non d’être punie d’avoir trop aimé?
    je t’embrasse et t’envoie du courage .

    Aimé par 1 personne

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