Les gens #9

La pluie redouble d’intensité. Les gouttes frappent les vitres avec la régularité d’une horloge suisse. Sans discontinuer. Je les regarde s’abattre contre le verre froid et glisser en un mince filet jusqu’au bas avant de se répandre dans la goulotte de la baie vitrée. En me concentrant je peux les entendre émettre un sifflet. Une petite plainte.

Enfant, j’inventais aux gouttes de pluie des courses éperdues et m’amusais à parier sur la victoire de l’une d’entre elles. Je ne gagnais pas souvent. Ma sœur était plus douée que moi pour savoir laquelle, de la petite ou de la grosse goutte, arriverait la première au bas de la fenêtre et se transformerait en flaque. De temps en temps, elle me laissait gagner un sourire aux lèvres pour que je sache à quel point elle avait fait preuve de magnanimité. Alors, je me détournais et me laissais absorber par les nuages, volages géniteurs des gouttes, jusqu’à ce que je me décide à nouveau à parier sur eux. Décréter que ce gros là, allait dépasser le tout petit. L’avaler tout cru. « Non, bien sûr que non » me répondait-elle. Je ne quittais pas les nuages des yeux jusqu’à ce que le petit ait dépassé le gros. Que le gros se soit disloqué. Désagrégé. Dissout. À chaque pari, un vœu. Ils n’étaient pas nombreux ceux qui se réalisaient.

Par la fenêtre aux rideaux grand-ouverts, je regarde les gouttes s’abattre sur l’herbe coupée ras et les quelques pâquerettes qui se dressent pour égayer vaillamment le vert, courber la tête. Un brouillard cotonneux entoure tout le paysage au-delà de la murette blanche qui délimite notre jardin. On ne discerne pas les maisons voisines et pour un peu, on aurait pu se croire seuls au monde.

Encore couchée, un livre à la main, j’aurais effectivement apprécié d’être seule au monde. Orpheline. Fille unique. Et accessoirement, célibataire.

Les mots reviennent claquer à mes tympans en un écho morbide et des larmes invisibles s’entassent derrière mes paupières. Un battement de cils supplémentaire et le barrage va céder. Mes paupières ont davantage de courage que je n’en ai moi même. Mes larmes en revanche semblent en manquer cruellement. Elles rechignent à se laisser aller à l’appel du vide. Elles se cramponnent aux cils, se demandent laquelle d’entre toutes doit ouvrir la voie. Elles jouent de politesse. Vocifèrent. Comment se frayer un chemin parmi les anciennes larmes ? Un océan est là, tapi derrière mes paupières closes. Je souris. Pour conjurer le chagrin. Faire bonne figure. Avant que. Je ne fasse un nouveau vœu.

 

Pic by Gabriele Diwald on Unsplash

 

4 commentaires sur “Les gens #9

  1. C’est triste ce matin !! Moi qui attendais le numéro 2 du WE de filles pour égayer cette matinée pluvieuse ( et accessoirement nauséeuse..merci les antalgiques qui donnent la nausée ) je repasserai demain ! 😉 bon j’espère que ton humeur s’est égayée depuis le jour où tu as écrit ce texte!? Bisous

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  2. un câlin tout doux, une pensée déposée ici pour atteindre tes yeux, des graines de graminées ici qui commencent à voler, mes yeux qui pleurent, mon nez qui coule;.. juste une allergie pourtant, mais comme une goutte d’eau qui coule de mes yeux, et qui va aller s’écraser dieu sait où et à quelle vitesse… un pari ?

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