Petite histoire d’amour

Ce jour-là était marqué d’une croix rouge sur le calendrier Société Générale que lui avaient donné ses parents trois mois auparavant. Elle n’avait eu qu’un mois pour tout préparer. Un mois seulement entre « je vais faire une boum » et « c’est aujourd’huiiiii!!!! », mais quel mois! Elle avait cassé les pieds et les oreilles de ses parents, de sa sœur et de ses amis chargés de l’inviter, parce qu’elle, elle n’oserait jamais.

On ne sait rien des dates qui marquent une vie. Pourquoi le 14 et pas le 13 ou le 15 ? Y avait-il quelques dieux qui tiraient les ficelles, les étoiles étaient-elles particulièrement bien alignées dans le ciel printanier ? Ou bien y a t-il eu un autre signe, un de ceux qui passent inaperçu ? Une brise venue de l’ouest ? Un battement d’aile de papillon en Asie ? À vrai dire, elle ne sait pas.

Elle ne se souvient pas de la couleur du ciel le matin quand elle a ouvert les yeux. Elle ne se souvient pas de la façon dont elle a occupé les heures précédant celle-là.  Parce que oui, elle se souvient de l’heure. Et de son air ronchon quand elle l’a surpris assis sur les marches de l’escalier extérieur alors qu’elle n’attendait que lui depuis plusieurs heures. À l’intérieur. Elle se souvient de son blouson, bariolé d’un hasardeux assemblage de jaune moutarde, orange, marron et d’un col rouge brique en velours, elle se souvient de l’odeur de mobylette qui y était accrochée, de sa coupe de cheveu de rocker et des longues jambes qu’il avait replié sous lui.

« Qu’est-ce que tu fais là ? » A t-elle demandé. Il a tiré sur sa cigarette avant de répondre « je t’attends ».

Sans doute a t-elle rougi, la couleur de son pull décolleté en V dans le dos déteignant sur ses joues. Elle a tourné les talons et est rentrée dans le garage. Son cœur battait la chamade sur un tempo nouveau. Ça faisait « tam tam di tou tam », c’était étrange et ça faisait chaud dans son ventre. Un peu comme des vagues qui cogneraient contre les parois de son corps. Il l’a suivie, prenant son silence pour un accord tacite. Ils ont dansé parce que c’est ce que l’on faisait dans ce que l’on appelait en ce temps-là les « boums ».

Quatre ans avant, dans une salle noire avec Françoise et Jolaine ses amies, elle avait rêvé qu’un jour, ça lui arriverait à elle aussi. Qu’un mec lui mettrait sur les oreilles des écouteurs pour danser un slow, quand les autres se déhancheraient sur un rock endiablé. D’ailleurs elle avait la même coupe de cheveux que Sophie Marceau ça ne pouvait que lui arriver. Pour danser, elle n’était pas très douée. La plupart du temps, elle le faisait dans le salon de ses parents quand ils étaient sortis, en imaginant que le chanteur l’invitait à partager la scène avec lui. Ce n’était qu’une succession de trémoussements, de rondes et de petits sauts les bras en croix. Ce jour-là, elle marcha plusieurs fois sur ses pieds avant qu’il ne la fasse grimper dessus et qu’il soit le seul à esquisser les pas d’une danse lente et tournoyante. Elle se laissa faire. Elle s’abandonna. Le garage s’est vidé. La fête tirait à sa fin et les filles commençaient à manquer. Lui, est resté. La vague chaude dans son ventre avait gagné son cœur et envahi sa tête. Tam tam di tou tam.

Quand les premiers invités étaient arrivés à 14h elle avait pensé que la journée allait être longue. Il avait prévenu qu’il travaillait, « jusqu’à 18h » avait-il ajouté narquois. Il était différent de ses amis lycéens, d’elle. Il travaillait dans la vraie vie quand elle n’avait qu’une crainte : avoir un 4 en math qui signifierait la fin des sorties. Ce jour-là, elle avait pensé qu’il faudrait bien tuer le temps ne serait-ce que pour attendre 18h. Elle avait pris sur elle et embrassé les garçons qui lui tournaient autour depuis plusieurs années. Elle ne le savait pas encore, mais elle était en train de faire ses adieux à tous les hommes de la terre. Au-revoir aux sportifs musclés, au-revoir aux intello à lunettes, au-revoir aux bad-boys, aux surfeurs aux fesses fermes, aux timides et à leurs yeux larmoyants, aux irréductibles amoureux et à leur bouche en cœur, à ceux de passage, aux blonds et aux bruns, aux roux aussi. Au-revoir les gars.

Il ne resterait plus que lui pour finir de grandir et peut-être vieillir s’ils avaient un peu de chance. Lui et ses yeux d’un bleu aussi bleu que le ciel de tous les matins suivants.

C’était il y a une éternité. C’était il y a 35 ans. C’était un samedi soir sur la terre.

Pensée émue pour Laurent C et Omar M qui sont allés l’inviter et à qui il a répondu « ouais, pas sûr. Y aura qui ? » Quand ils me l’ont raconté, Omar m’a dit (^-^) « je crois qu’avec ce type, tu te fais des idées… »

Pic by Annie Spratt on Unsplash

9 commentaires sur “Petite histoire d’amour

  1. Bon anniversaire les amoureux ! J’aime t’imaginer avec la tête de Sophie Marceau et lui avec le blouson de Pierre Cosso.
    C’est si bien raconté, même 35 ans après tu amènes si bien les émotions au rendez-vous avec tes lecteurs 💕.
    J’adore l’anecdote d’Omar , je l’imagine bien , faussement impassible…

    Aimé par 1 personne

  2. Oooo, j’ai aime lire ce texte en sachant que la fin de cette histoire n’est pas écrite, et pas au programme . Cela la rend encore plus émouvante . Tu sais si bien dire les choses de la vraie vie .
    Merci .
    Et bon anniversaire .

    Aimé par 1 personne

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