Les gens #10

–  « Je crois que je ne t’aime plus. »

Je renifle. Doucement au début, plus fort ensuite, pour endiguer le flot qui me submerge. Je n’ai pas de kleenex sur moi, j’aurais dû prévoir. En même temps, c’est difficile de prévoir, personne ne pleure autour de moi, pourquoi est-ce que je sur-réagis ? L’âge aidant, il faudrait que j’ai tout le temps sur moi des morceaux de papier. Pour un enfant qui embrasse sa mère sur le trottoir devant l’école, pour deux petits vieux qui se tiennent par la main, pour le chant d’un oiseau en haut de l’arbre.

J’attrape le sac abandonné à mes pieds et fouille l’intérieur d’une main aveugle. Sous mes doigts je reconnais la pochette cousue de fils torsadés  ramenée du Mexique, à l’intérieur sont rangées mes cartes. Identité, permis, bleue, dorée, stationnement. Je poursuis ma quête et tombe sur mon porte-clés assorti du long lien rouge, souvenir des Jeux Olympiques de Turin en 2006. Je suis conservatrice. Je suis fidèle, aux choses et aux gens. À ceux qui m’ont offert un bout d’eux, un jour, trois fois rien en somme. Sans doute l’ont-ils oublié, mais les objets sont toujours là, près de moi. Les clés cliquètent quand je laisse retomber l’objet au fond du sac. Peut-être serait-il temps que je trouve un autre porte-clés ?

Depuis un repli, la pochette en coton surgit sous mes doigts. A l’origine elle était blanche, maintenant il serait bon de la passer à la machine pour ravoir les sentiments qui m’ont étreints quand je l’ai achetée. Brodée des mots « With love » elle m’était instantanément devenue indispensable. Dans cette pochette il y a les souvenirs d’un bel après-midi sous le soleil de Saint Paul de Vence. Un petit garçon accroché à ma jambe et la main de son père dans la mienne.

Je fais glisser la fermeture éclair. Il me semble que le bruit de glissement est tonitruant. Je retiens ma respiration pour atténuer le son. Mes doigts recommencent leur palpation. Tissus micro fibre pour essuyer les lunettes, stylo, blister de Nurofen-Flash, baume pour les lèvres, kleenex usagé. Je poursuis mon investigation à la recherche d’un sachet à l’intérieur duquel il y en aurait un neuf, mais la pochette est petite et je sais d’avance qu’il n’y aura aucun sachet. Mes doigts se resserrent autour de l’usagé et à tâtons je tente de trouver l’angle le moins sale pour tamponner mes yeux. Je le déplie soigneusement et tire doucement pour ne pas le déchirer. Je découvre quelques centimètres carrés qui me semblent libres avant de souffler dans le morceau de papier.

À mes côtés, quelqu’un bouge. Gêné. J’entends des jambes qui se croisent et se décroisent. Un toussotement, un grattement de gorge.

– Je crois que je ne t’aime plus.

Les mots se répercutent sur les murs de la salle. Ils ne me sont pas adressés, mais viennent se cogner à moi. Uppercut droit. Dans le noir. Œil au beurre noir couleur mascara fondu. L’homme qui les dit n’est pas le mien. Ce doit être la vingtième fois que l’acteur joue un type qui quitte sa femme. Il a la gueule de l’emploi. La femme s’effondre, mais ça ne se voit pas. Elle fait ça avec élégance. J’aimerais bien en être capable le jour où cela m’arrivera. C’est comme une vague qui déferle à l’intérieur. Qui fait la razzia derrière ses paupières. Un battement de cils, le coin de la bouche qui s’affaisse, l’intérieur de la joue qu’elle mord, le tremblement réflexe de ses doigts contre l’ilot de la cuisine, l’éparpillement de ses tâches de rousseur en un désordre précieux, ses bras serrés autour de son buste. Le raz-de-marée emporte son cœur et l’abandonne à l’extérieur de son corps dans un bruit de mouchage. Je resserre mes doigts autour du kleenex.

– Je crois que je ne t’aime plus.

L’homme a oublié toutes les histoires précédentes et ne sait toujours pas comment il doit se comporter. Il se dandine d’un pied sur l’autre, il ignore ce qu’il doit faire et en est pathétique. On ne dirait pas qu’il a vingt séparations d’avance. Il trouve mille excuses, de ces excuses qu’il croit être celles que la femme a envie d’entendre, pour atténuer le chagrin : « je ne te mérite pas, je veux que tu sois libre, que tu mènes ta vie comme tu mérites de le faire. » Il caresse sa joue. Elle ne bouge pas. Mon kleenex roule au sol. Je l’écrase de la pointe de mon pied.

– Il est parti où tout cet amour qu’on avait inventé l’un pour l’autre ?

– Il est resté coincé entre les mailles de nos écharpes.

– Je ne savais pas que l’hiver fini, en ôtant une écharpe, il pouvait y avoir autre chose que la voix qui s’embrume.

– Maintenant, il faut que tu m’oublies.

– Comment oublier ? Existe t-il une gomme spéciale ? Un effaceur-correcteur de vie ? Comment tu as fait, toi ? Pour m’oublier ?

J’ai attrapé mon sac, ramassé le kleenex, et fait deux tours d’écharpe autour de mon cou.

Pic by Erik Witsoe on Unsplash

4 commentaires sur “Les gens #10

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