Vent fort, mère agitée

À quelques jours de notre retour à Hanoï, j’ai eu envie de déposer la nouvelle post-face de « Vent fort, mère agitée » paru en 2012 et qui s’apprête à ressortir (pas tout de suite) (normalement en novembre) (avec des mises à jour que j’adore) (et notamment de nouveaux verbes à mon répertoire pour rythmer les différents sentiments éprouvés lors de l’attente en procédure d’adoption) (ainsi qu’un décompte qui permet de se rendre compte de la durée) (et que parfois, alors qu’on est tout prêt du but, on aurait envie de tout lâcher).

« Adopter c’est ne rien savoir, ne rien maitriser. Ni le début, ni la fin, ni le sens de rotation des aiguilles de la montre, ne plus savoir à quel endroit se trouve le nord ou le sud et être incapable de les retrouver sur la boussole. Regarder le soleil se lever à l’ouest et se coucher à l’est.

Adopter, c’est ne pas être sûr de se trouver au bon endroit et parfois, croire être au plus mauvais qui soit. Adopter, c’est hausser les épaules et avoir autant de répartie qu’un carrefour giratoire quand il s’agit de répondre aux multiples questions entendues tout au cours du projet. Adopter c’est vouloir regarder de l’autre côté de l’arc-en-ciel, chercher le trésor caché à ses pieds et lever les yeux au ciel pour trouver une réponse au milieu des nuages.

Adopter, c’est entreprendre une aventure extraordinaire et être conscientsù qu’elle va nous transformer en profondeur, nous faire devenir des parents, une famille. Être conscients qu’il n’est pas donné à tout le monde de la vivre et d’en réchapper. Adopter, c’est accepter de devenir quelques années durant, les passagers du vent. Adopter c’est devenir parents d’une autre façon que les autres, une façon qui prendra plus de temps. C’est devenir de vrais parents, comme tous ceux qui le deviennent de la façon la plus normale qui soit, en attendant neuf mois, pas un de plus.

Adopter c’est ne pas connaître le terme, le placer à deux ans, puis repousser inlassablement le curseur. C’est faire autant de démarches qu’on nous demande de faire, en espérant au plus profond de nous, qu’il s’agit des dernières. Et recommencer puisqu’il le faut.

Adopter c’est vivre 1001 vies, la sienne et celles des autres, celles des autres parents en attente rencontrés sur des forums ou dans des associations, se lier à la vie à la mort. C’est vivre celles d’enfants qui attendent, qui grandissent ailleurs avant de naître ici. Vivre pour s’entrainer à ce qui pourra un jour nous arriver. Lui arriver. Vivre toutes les autres avant de vivre la sienne. Parce qu’il n’y a pas une vie qui ressemble à l’autre.

Pour beaucoup de gens adopter quelque chose se résume à adopter un chien ou un chat à la SPA, adopter un projet de loi ou une bonne hygiène de vie le premier janvier au matin. Pour certains, c’est AdopteUnMec. Mais pour les parents adoptants, c’est un tour de grande roue, à l’endroit, à l’envers, et sachez que pour ceux qui rentrent dans cette aventure rien ne sera jamais plus comme avant. Terminé. Foutu. La moindre allusion à l’adoption de quoi que ce soit, fait instantanément tourner la tête, dresser l’oreille, s’envoler quelque part tout en restant désespérément là. Exercice étrange s’il en est. Et assez difficile au demeurant. Tout prendra dorénavant une autre couleur, un autre goût : miel ou chocolat, vanille ou caramel ne seront plus jamais des parfums de crèmes glacées. Tous les voyages potentiels n’auront plus qu’un horizon, celui du dossier et Steve Jobs, Superman ou Tarzan en seront les héros.

Adopter c’est aussi entrer en  « Adoptie », un pays bizarre, duquel on sort par une salle d’attente et dans lequel on entend le plus souvent parler un anglais rocailleux. Un pays qui conjugue plusieurs fuseaux horaires et dont on imagine les occupations des habitants quand ici on dort, on se lève, on mange. L’Adoptie est un pays peuplé de photos d’enfants prises devant une toise, sur une table, dans une cour inondée de soleil, d’enfants vêtus de vêtements neufs qu’ils ne remettront pas et de baskets bien blanches qui n’ont jamais vu la poussière de terrains de jeux. Sur ces photos les enfants sourient de toutes leurs dents d’ un sourire bancale et dans leurs yeux pointe une inquiétude, une question lancinante qui semble s’inscrire sous leurs paupières « Vais-je pouvoir te faire confiance ? »

L’Adoptie n’est pas le meilleur pays pour faire du tourisme, parce que l’essentiel est ailleurs, un ailleurs qui n’a de prix que celui de l’amour. »

Vent fort, Mère agitée 2019

pic by Nathan Dumlao on Unsplash

5 commentaires sur “Vent fort, mère agitée

  1. Comment as-tu pu décrire si réellement ce qu’est l’adoption? Il n’y a pas de fausses notes dans ton texte, tu vises dans le mille. Ton texte me bouleverse.

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