Le supplément d’âme

À petits pas serrés, j’ai monté les marches, accueillie par le chant du parquet que je connais par cœur. De mes doigts fébriles, pliée en deux sous le rampant, j’ai actionné le verrou de la porte secrète derrière laquelle il m’attendait depuis quinze jours.

Il était là, il n’avait pas bougé d’un pouce, fidèle à lui même, enfermé dans sa housse. Je l’ai saisi. Un instant j’ai pensé à redescendre. Vite. Sans refermer la porte. Sans me retourner. Mais l’idée d’avoir à remonter les trois étages m’a fait entendre raison. J’ai retenu mon souffle à chaque lattes qui grinçaient. La maison restait silencieuse, seule la pluie toquait au carreau. Peut-être aurais-je quelques minutes devant moi ?

Pendant quinze jours je n’ai pas écrit. Je crois que c’était la première fois que cela m’arrivait depuis dix ans que je raconte par bribes ce qui fait notre vie. Les carnets emportés, l’aquarelle, les ciseaux et la colle sont restés dans le sac. Seuls quelques mots ont été inscrits sur le bloc-notes de mon téléphone. J’avais trop à vivre. À apprendre. Partager. Ressentir. Pour la première fois j’ai tout gardé pour moi, barricadé à l’intérieur de mon cerveau, derrière mes cils qui ont parfois battu plus rapidement qu’il ne l’aurait fallu, derrière ma moue et mon nez plissé, à l’abri de mes cheveux que les vietnamiennes regardaient, dégoûtées.

J’ai pensé qu’il vaudrait mieux attendre que la nostalgie jette son voile sur mes souvenirs. Que les jeter comme ça, à peine nés, serait indécent. Il fallait d’abord leur tricoter une longue écharpe à la teinte douce amère et les emmailloter avec. Laisser le temps agir. Pour la première fois aussi, j’avais pleinement conscience que c’est ça que j’aime : la teinte que mes souvenirs prennent alors que le temps agit sur eux, gomme les aspérités et arrondit les angles. Et je l’acceptais. La vérité ? Elle deviendrait ce que j’en ferait en l’écrivant. C’est ma chance et je ne la boude plus.

Pendant cette parenthèse attendue, j’ai balancé des images en story d’IG vous invitant au cœur de ce merveilleux voyage. Mais il manquait le supplément d’âme. Le souffle qui fait battre le cœur plus vite, donne la chair de poule et fait monter les larmes aux yeux.

En ouvrant le capot gris, j’ai pensé que, peut-être je ne saurais plus. Que peut-être il ne valait rien d’arrêter. Les conseils selon lesquels il faut écrire chaque jour, quoi qu’il arrive, résonnaient à mes oreilles. J’ai pensé qu’avec une telle infidélité de ma part, les mots pouvaient mal le prendre et rester cachés pour me le faire payer. Et combien de temps ? Que les images pouvaient choisir de flétrir plutôt que de tatouer ma mémoire. Mais pourquoi ?

J’ai effleuré de mes doigts le clavier et alors que l’écran s’allumait j’ai retenu mon souffle, celui des mots m’emportait.

Pic by me (sans doute un peu floue, mais il va falloir vous y faire) : Vue sur le restaurant Thuy Ta (ceux qui savent savent)

 

3 commentaires sur “Le supplément d’âme

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