Mon insolite abécédaire du retour à Hanoï : A comme

Ailes

Ses racines originelles, ce n’est pas nous qui les lui avons données. Nous lui en avons fabriqué d’autres que nous avons dessinées avec des feutres sur un grand morceau de carton. Le dessin parle d’un arbre au tronc massif, de deux fourches plantées dans le sol, l’une à l’est et l’autre à l’ouest et de multiples branches, certaines toutes fines d’autres plus solides, qui partent à droite et à gauche. Il y a les branches familiales et il y a aussi les branches amicales. Une fois terminé, nous avons religieusement placé le dessin dans la boite à racines qui lui sert de table de nuit.

Le proverbe dit qu’on peut aussi donner à nos enfants, des ailes, et pour le coup, c’est nous qui les lui avons accrochées dans le dos.

Il y a fort longtemps, près de huit ans maintenant, dans une ruelle un peu plus sombre que les autres, alors que nos pas nous avaient guidé dans le quartier des 36 corporations à Hanoï, nous avons découvert un étrange magasin. La devanture était sombre mais une espèce de halo nous guida jusqu’à lui. Il s’agissait du seul et unique magasin pour ailes du pays. Nous ne savions pas du tout qu’un pareil magasin existait. Nulle part nous n’en avions entendu parler, ni dans les guides touristiques, ni dans les papiers d’adoption. Nous avons collé notre nez à la vitrine et regardé à travers et c’est là que nous les avons vues : des ailes de toutes sortes.

Il y en avait d’immenses aux couleurs chatoyantes avec de longues plumes effilées. Elles attiraient le regard des passants qui s’arrêtaient en espérant un jour pouvoir se les offrir, mais elles nous ont semblé difficiles à manœuvrer. Elles auraient pu le faire chuter trop vite et l’empêcher de se relever. Il y en avait d’occasion, des qui avaient déjà servi, un peu hirsutes et abimées et qui, malgré leur état actuel, avaient montré leurs nombreuses qualités. Il y en avait des super modernes que l’on pouvait actionner à l’aide d’un joystick ou simplement en clignant des yeux. Il y en avait des transparentes, des redoutables qu’on ne distinguait qu’avec perspicacité. Il y en avait de plus modestes, des qui ne brillaient pas encore, des qui semblaient ternes au premier coup d’œil, des, qu’à force de patience, il faudrait faire grandir et apprivoiser.

Quand nous sommes rentrés dans le magasin, nous en avons vu d’autres encore. Des roses pour les filles et des bleues pour les garçons comme si les aspirations étaient sexuées. Des qui vantaient leur pouvoir « pour le bonheur éternel », « pour le succès garanti », pour que jamais l’argent ne manque », « pour l’amour véritable ».

C’est en baissant les yeux sur le bout de nos chaussures, bien malheureux de ne pouvoir trouver celle qui nous aurait semblé la seule et l’unique possible pour lui, que nous l’avons vue. Une paire minuscule rangée dans une petite boite tout en bas de l’étagère. Nous avons pointé notre doigt sur le carton et demandé à le voir. Le vendeur nous a regardé d’un œil torve : « avec cette paire, tout le travail reste à faire » nous dit-il d’un ton railleur en regardant le petit garçon qui se dandinait entre nous. « Il n’a pas la carrure, celle-ci serait plus appropriée ». Il nous montra une paire inerte, de taille moyenne, moyennement blanche et pas tout à fait grise qu’il plaça sur le comptoir.

Nous demandâmes une deuxième fois à voir la toute petite paire. Il se pencha et souffla en se relevant avant de la déposer entre nos mains. Tout de suite, elle se mit à frétiller. Comme un poisson que l’on s’apprête à remettre à l’eau, comme un baiser que l’on dépose sur une joue, comme un vent frais les jours de canicule.

Nous avons pris entre nos mains les deux minuscules ailes que nous avons accrochées avec d’infinies précautions entre ses omoplates.

Dans la minute qui suivit les deux petites ailes se mirent à bouger, parfaitement en rythme. On aurait pu dire qu’elles s’étaient mises à danser. Puis, elles émirent un petit bruit rassurant et semblèrent se réveiller. Elles se parèrent de mille couleurs dont certaines que nous n’avions jamais vues.

Le vendeur n’en crut pas ses yeux : jamais il n’avait imaginé qu’une paire aussi minuscule, presque insignifiante, reléguée tout en bas de la grande étagère depuis tant de temps, pouvait rivaliser avec les exemplaires les plus chers, les plus innovants tout droit sortis des usines.

Nous sommes repartis. Entre nous, le petit garçon souriait. Le début de l’histoire commençait.

« On ne peut donner que deux choses à ses enfants, des racines et des ailes » Proverbe juif.

Pic by Roger Burkhard on Unsplash

7 commentaires sur “Mon insolite abécédaire du retour à Hanoï : A comme

  1. Ici c’est elle qui les a choisies: violettes , couvertes de strass rose indien ! Et pas question de prendre autre chose! Heureusement elles ont l’air d’être de bonne qualité.
    Bisous et bonne rentrée à Tahn.

    Aimé par 1 personne

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