Mon insolite abécédaire du retour à Hanoï : B comme

Ba Vi

« C’est lui. »

L’homme nous attendait devant la façade. L’air digne. Le cheveu toujours aussi noir sept ans après. Les bras croisés. « C’est lui » ai-je dit à Són, notre guide. Je me suis retournée pour vérifier où se trouvait Tanh. Resté quelques pas en arrière il marchait lentement. Avec mon impatience j’avais presque oublié le choc qu’il pouvait ressentir à cet instant précis. Ce moment qu’il avait tant attendu, qui l’avait certainement inquiété, dont il avait rêvé, pour lequel il s’était entrainé. Se souviendrait-il des bons moments ? Ou bien serait-ce la peur et l’inquiétude qui prendraient le dessus ?

Je suis revenue sur mes pas. Il m’a prit le bras en un geste habituel. « Ça va ? » Hochement de tête affirmatif.

Nous nous sommes installés dans la salle de réception où la décoration n’avait pas changé. La grande table flanquée de ses chaises, le buste de Ho Chi Minh, le drapeau Vietnamien, le climatiseur, tout était là. Nous avons bu le thé servi dans de minuscules tasses. Penchée vers Tanh, je lui glissai à l’oreille qu’il faudrait qu’il boive, c’était une question de politesse. Sur le chemin du retour il nous dira avoir bu cul sec par peur de ne pas pouvoir finir. Nhung l’a resservi deux fois.

Sur le chemin qui nous menait vers la Maison 2 où il avait grandi, je remarquai un bâtiment dont je n’avais aucun souvenir alors qu’on m’assura qu’il était déjà là. La chaux sur les troncs d’arbres, elle, s’était effacée. Les grilles étaient toujours bleues.

C’était l’heure du goûter. Sur une terrasse fermée un adolescent terminait un bol de soupe. Tanh s’est approché « C’est Doun » murmura t-il. Doun, son ami, celui dont il nous avait parlé à maintes et maintes reprises, nous demandant pourquoi on l’avait pris, lui et pas Doun. Celui qu’il voulait absolument revoir, celui, peut-être avec lequel il voulait refaire du vélo, comme ils l’avaient fait il y a sept ans devant nos yeux émerveillés par ce petit garçon plein de vie. L’écart entre eux-deux s’était creusé et l’adolescent, s’il reconnut Tanh, n’en montra rien. Tanh s’il fut déçu, n’en dit rien non plus. Moment incroyable de tension et assez surprenant aussi.

L’effervescence commençait à gagner les différents coins de l’orphelinat. « Une fille t’a reconnu » dit Són à Tanh qui sourit. J’aurais voulu ne pas être sourde pour entendre son cœur cogner contre sa poitrine, j’aurais voulu que le mien ne cogne pas aussi fort pour pouvoir faire autre chose que sourire bêtement en lui écrabouillant la main qu’il avait glissée dans la mienne. On nous invita à entrer dans une salle envahie de jeunes enfants qui jouaient au sol, sur des lits ou dans des berceaux. Les grands arrivèrent ensuite. Nous en reconnûmes certains : il y avait cette jeune fille, et puis ces deux-là, il y avait ce garçon et ce jeune homme si beau dont je me souvenais parfaitement, qui baissa les yeux pour ne pas croiser mon regard. Je me collai à Tanh. Son père et ses frères et sœurs entreprirent une ronde autour de nous. Une bulle de protection. Toute le monde voulait le toucher, lui demandait s’il se souvenait de lui, d’elle. « Oui, je me souviens » répondait-il.

-Alors, comment je m’appelle ? »

-Je me souviens des têtes, pas des noms.

Stupeur ! Comment ? Il a oublié les noms, mais, il ne parle plus vietnamien ? Non, il ne parle plus vietnamien. Pour tourner la page, il faut parfois savoir faire table rase de certaines choses pour recommencer une histoire. Surtout à quatre ans. « Je suis français, je parle français » ne cessait-il de dire maintenant. Comme si à l’instant, quelqu’un pouvait en douter et le retenir ici.

Les nounous se sont approchées de lui. Ce que j’ai lu dans leurs yeux ? L’amour. Surtout. La joie ensuite. Et puis je retiens leurs mots : il a incroyablement grandi, lui qui était si chétif, il est plus foncé (ça, honnêtement, je crois que ce n’était pas un compliment), il est beau avec ses cheveux longs, oh oui, on le retrouve bien, c’est bien lui. » Les souvenirs sont alors remontés à leur mémoire. On apprit qu’il était turbulent. Turbulent ? Je n’en crûs pas un mot. « Des enfants turbulents j’en ai croisé et Tanh n’a rien de turbulent » leur dis-je alors que ses frères et sœurs souriaient devant mon peu d’objectivité à son égard. « Il a été le premier à marcher, il n’avait pas un an. Il s’évadait sans cesse, il passait d’un lit à l’autre et réveillait tous les autres. Nous avons été obligé de le mettre avec les grands. Il trouvait toujours des solutions pour les autres, leur expliquait comment faire. Il parlait sans cesse, il a parlé avant tous les autres. » Je compris alors comment il avait fait pour parler parfaitement le français en seulement quinze jours. Plus tard, dans le bus qui nous ramenait à Hanoï, Són me dira que Tanh était sans doute seulement vivant et autonome, entouré d’enfants en  situation de grand handicap, mais que pour elles, cela signifiait « turbulent ».

-Alors, la cicatrice qu’il a en bas du dos ? demandai-je, persuadée qu’il s’agissait d’une chute spectaculaire compte tenu de son étendue.

– Oh, non, pas du tout.

On nous expliqua le pourquoi et le comment de la dite cicatrice. En revanche celle du menton était bien due à son côté casse-cou. « On ne compte pas les fois où il est tombé » répondit l’une d’elles avec un geste évasif.

-Si tu savais combien de fois on a dû t’emmener en urgence à l’hôpital ophtalmologique … et maintenant ? Comment va t-il ?

-Ça va bien. Il fait du golf et du piano.

-Du piano ? C’est bien, il chantait très bien quand il était petit et il écoutait sans arrêt de la musique.

Une nounou, les yeux brillants dit alors « les enfants comme lui, on sait qu’ils s’en sortiront ».

On nous entraina vers une autre maison, les jeunes filles voulant absolument lui montrer son ancienne chambre. Nous la reconnûmes sans effort, elle n’avait pas changé. On nous expliqua que son lit à barreaux se trouvait là, en plein milieu de la pièce. On nous montra des photographies inconnues de sa vie d’avant nous. On nous expliqua que petit, il se tenait toujours comme ça (posture de la tête en biais pour fixer le regard agité par son nystagmus), comme sur la photo. Plusieurs jeunes filles mimèrent la posture en disant « et maintenant, c’est fini ». Je ne leur expliquai pas qu’il avait réussi à réduire la posture à force de travail, mais que non, ce n’était pas terminé, certains jours il n’y arrivait pas.

Nous avions fait le tour, l’heure du départ approchait, mais il manquait quelqu’un. Celle qu’entre nous nous appelons Co Ha, parce que c’est ce que nous entendions quand il parlait d’elle. On nous raconta qu’elle avait pleuré plusieurs semaines après le départ de Tanh de l’orphelinat et qu’ensemble ils avaient beaucoup pleuré sur le chemin vers Hanoï. Sans doute sont-ce ces pleurs qui les firent arriver avec une heure de retard au rendez-vous : elle avait dû le calmer et reprendre un visage serein elle aussi. Je ne sais pas, je n’ai pas demandé. Je me souviens ce jour-là, de la réticence qu’elle avait eu à me confier mon fils, comment j’avais presque dû lui arracher des mains, comment il l’avait regardée quand, presque à son insu, il avait commencé à jouer avec le tube de bulles liquide que je tenais entre mes doigts et les petites voitures trouvées au fond de mon sac. Qu’il avait commencé à se détendre. À rire.

Le jour de notre visite était son jour de repos, quel dommage pensai-je.  Une jeune femme l’appela, lui dit que Tien Thanh était là, voulait-elle le voir ? On nous annonça qu’elle arrivait, ce qu’elle fit quelque minutes plus tard. Tanh la reconnut tout de suite et ils se prirent dans les bras l’un de l’autre. Je regardais la scène, interdite. Il faisait pratiquement sa taille maintenant et quand elle le fixait, elle le faisait la tête droite. Elle lui parla, Són traduisit parfois, quand il ne le fit pas, Tanh comprit tout seul ce qu’elle avait à lui dire. On comprend toujours les mots d’amour, peu importe la langue dans laquelle ils sont dits.

Et moi ? Moi, je pleurais.

 

 

Pic « deux mains sur l’épaule : le passé et le présent »

Ps : Són, mille mercis pour ta présence, ton extrême disponibilité, ta gentillesse, l’émotion qui t’a parfois saisie et pour tout le reste.

Ps2: Nous avons des photos et des vidéos d’une petite fille de deux ans, qui vit actuellement à Ba Vi. Elle a été adoptée par une avocate française (ChériChéri a entendu parisienne) et doit arriver en France en fin d’année. Si quelqu’un la connait, elle peut me joindre en mp si elle veut les images.

 

7 commentaires sur “Mon insolite abécédaire du retour à Hanoï : B comme

  1. tellement émouvant ! Cela me rappelle un peu mon émotion, mon inquiétude et la sienne quand nous sommes allés Ptit Deuz… Notre Grande a revu sa nounou, qui avait amené les petits, et la directrice de l’orphelinat (adjointe à son époque) et elles se sont retrouvées, serrées, elles ont discuté grâce à un traducteur électronique et à notre guide, sans parler des conversations silencieuses, avec les yeux. Nous étions tout à notre impatience, elle était heureuse et sereine, et est venue à nouveau se blottir contre moi très vite, quand elle a estimé sans doute qu’il était temps de rejoindre sa famille; Ce fut son moment à elle, et moi ? je pleurais !

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  2. Je me demandais si vous étiez retournés à l orphelinat. J ai la réponse et les yeux embués 😉
    Que de moments d émotions pour lui et pour vous. C est chouette que vous ayez ei des réponses et drs infos supplémentaires. Comment va t il ? Pas trop chamboulé ? Bises

    Aimé par 1 personne

    1. Il va plutôt bien, je crois qu’il a raccroché les wagons de sa vie. Il sait qu’on ne lui a pas menti, que les gens de sa vie d’avant ne l’ont pas oublié qu’il a été aimé. Et il a appris deux ou trois choses qui l’ont apaisé si tant est qu’il en avait besoin ❤️

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  3. Quelle belle page! c’est malin je pleure…
    Je me suis demandée où était la part de fiction dans cette narration. Et puis, les remerciements à votre accompagnateur tendent à me dire qu’il y en a peu, sans doute. Quel courage vous avez eu, vous tous! et quel amour en retour!
    Ouah! les mots me manquent… serais-je capable d’en faire autant? je ne sais (mais mon loulou avait 4 mois, ses souvenirs sont vraisemblablement enfouis très loin…)
    Merci, vraiment, Merci

    Aimé par 1 personne

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