Insomnie épisode 1354

Mes nuits sont un trésor qui m’échappe et me file entre les doigts. Avant de me coucher, les questions m’assaillent : comment je vais faire pour dormir ? Combien de temps vais-je mettre avant d’y arriver ? Va-t-il falloir que je gobe une moitié de comprimé blanc ou bien en faudra-t-il un entier ? Énumérer le maximum de prénoms commençant par la lettre A va-t-il suffire ou faudra-t-il que tout l’alphabet y passe ? Combien de temps avant le prochain réveil ?

Je compte sur mes doigts. Quatre heure ne serait vraiment pas assez, mais cinq ? Cinq, ce serait bien. Quelle pensée va me réveiller et à quelle moment ? Je tente des paris : deux heures, deux heures moins le quart, deux heures et quart ? Chaque quart d’heure gagné est une victoire. Pendant combien de temps resterai-je inerte dans le lit à attendre en apparence calme pour quiconque ne verrait que l’enveloppe et ne saurait rien de ce qui se trame à l’intérieur de ma boite crânienne ?

Dans la soirée, j’avais pensé au nombre d’heures parfait qui conviendrait à ce que j’appelle « une bonne nuit ». J’avais échafaudé tout un tas de stratagèmes qui me semblaient novateurs. Aucun ne l’était vraiment et le dernier en date, une infusion de pistil de lotus, pas plus que les autres.

J’avais regardé une dernière fois l’heure affichée avant de m’allonger dans la position adéquate qui n’était jamais la même d’une nuit à l’autre : 22h15. Bon début.

Une pensée. Encore. Combien de temps avant que mes paupières s’ouvrent, actionnées par un mécanisme n’ayant aucun problème avec l’obsolescence si j’en croyais la constance avec laquelle il mettait en œuvre son stratagème ?

On pourrait croire que toutes ces pensées m’épuisaient et qu’une fois le sommeil arrivé, je dormais. Mais nuit après nuit, il n’en était rien et les mêmes choses se répétaient. La nuit, je flotte dans un magma violet. Parce que la nuit, je guette. Quoi ? Ni les voleurs dont je n’ai pas peur, ni le sommeil des enfants. J’ai honte de l’avouer, mais ce sont eux qui me couchent, me bordent, m’embrassent, me souhaitent une bonne nuit, même le plus jeune. « Et dors bien ! » ajoutent-ils inlassablement avant de quitter ma chambre. Je souris avant que je ne guette, sans savoir quoi.

Cette nuit-là, mes yeux s’ouvrirent en grand sur la nuit. Une main lancée vers l’autre côté du lit me confirma que j’étais seule. Les deux oreillers voisins étaient toujours correctement installés, droits, posés contre le mur, la couette parfaitement remontée jusqu’en haut.

Quand je dors, je ne bouge pas beaucoup. Quand je ne dors pas en revanche j’enchaine les mouvements. Me découvrir d’abord. « Se découvrir est une bonne solution. Quand vous ressentirez le froid, ce sera le moment où votre corps s’abandonnera au sommeil » m’avait assuré un article de journal. Mais j’ai toujours trop rapidement froid. Ou bien c’est mon cerveau qui ne comprend pas le message. Je me recouvre donc. Je sors une jambe. Peut-être cela sera t-il suffisant ? Mais non. Force est de constater que ça ne l’est jamais. L’autre peut-être ? Pas davantage.

Quand je me couche, je me glisse entre les draps, je replie le côté de ma couette contre mon corps, en une gangue de protection. Je prends peu de place. C’est comme si je dormais dans un lit d’enfant, alors que je dors dans un 180 pour des nuits en petit format. Celui qui dort avec moi en revanche ouvre son côté du lit en grand, défait le bas des draps, tape plusieurs fois un premier oreiller, coince le deuxième contre son ventre, sort ses pieds, tire la couette jusqu’à me découvrir, me regarde et « bonne nuit, je t’aime ». Se retourne tout en tirant à nouveau sur la couette, sans doute pour recouvrir tout ce qu’il a découvert précédemment. Il finit par balancer le deuxième oreiller devenu gênant, lequel atterrit sur moi. Immanquablement.

Cette nuit-là, je me suis endormie sans difficulté. Les cernes qui descendaient bas sur mes joues et que j’avais arborés toute la journée avaient été annonciateurs que peut-être, cette nuit, enfin.

La lumière vive ricoche sur les murs et se fixe au plafond quand un de mes doigts effleure l’écran de mon téléphone. Mauvais idée je pense en même temps. Quel besoin de savoir l’heure qu’il est ? Il n’est jamais celle de se lever. Il est toujours entre 2h et 4 heures. 2h si c’est un bon jour. Enfin, une bonne nuit.

2h39. Déjà une pensée arrive en embuscade, ouvrant la voie à toutes les autres. Mes idées nocturnes sont rarement belles et ne parlent pas de réussite, de bonheur, de plénitude ou de quoi que ce soit d’autre qui ressemblerait à une comédie. Elles sont tapies dans un recoin obscur et attendent leur heure pour s’affranchir de toutes les barrières dont je les verrouille le jour. Elles ricanent de tous leurs chicots.

Celle qui m’a fait me lever cette nuit-là était une toute neuve. Une que je n’avais pas vu venir. Qu’est-ce qu’il se passait ? Avais-je loupé quelque chose ? Y avait-il eu un signe avant-coureur ? Qu’est-ce que je n’avais pas su voir ? Serait-ce rattrapable ?

La veille au soir, lui et moi, nous ne nous étions pas souhaité bonne nuit avant de nous endormir. L’amour était-il en train de se faire la malle ?

Pic by Sven Scheuermeier on Unsplash

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