Vendredi Confession #26

En ce moment je travaille sur un projet qui n’a de secret que celui que je veux bien lui donner. Pour cela, je me fais suivre par quelqu’un. Ce quelqu’un est très enthousiaste quant à l’avancée des choses et j’avoue que ça me fait un bien fou. Pas forcément d’avoir quelqu’un qui croit en moi. Non, des gens qui croient en moi plus que moi-même, j’ai l’immense chance d’en avoir beaucoup. Pas besoin de les énumérer, ils et elles se reconnaitront. Non, d’avoir quelqu’un qui a écrit 19 romans et récits qui me dit « je suis très enthousiaste et ravi pour vous. Je vous encourage à continuer. Je suis là. » Il y a aussi un moment où j’ai repensé à Parce que la vie ne suffit pas. Mon premier roman. Je crois que tout auteur veut un jour écrire un roman. Pourtant, avec le succès de Semer des graminées je me suis posée une question essentielle : étais-je faite pour le roman ? Ne m’étais-je pas trompée, aveuglée par les sunligths d’auteurs  auxquels je voulais tellement ressembler. Et puis, je me suis souvenue « faut pas dire à qui tu ressembles, faut dire qui tu es ».

Sur la photo, j’ai seize ans. Elle est prise dans un lieu dont je ne me souviens pas. Ce n’est ni la maison de mon père ni celle où nous vivions avec ma mère. J’y vois une jeune fille qui fait face à l’objectif, comme par bravade. Depuis ses dix ans, elle bouge au moment exact où l’on appuie sur le déclencheur, sans doute pour faire enrager ses parents, mais cette fois-ci, étonnamment, la photo est nette. Ses cheveux sont banalement châtains, coupés courts. Une seule longue mèche, qu’elle refuse de raccourcir, balaie son regard et dresse un écran entre elle et le monde. Deux épais sourcils barrent son front, la bouche bombée dessine une moue : « c’est bon, t’es content, tu l’as ta photo ? » semble t-elle dire à celui qui la fixe sur la pellicule. Semble t-elle me dire aujourd’hui depuis son carré de papier jauni, alors que je la scrute.

Le visage de la jeune fille serait harmonieux s’il n’y avait le regard qui dévore la partie supérieure. Certains prétendent qu’il est dérangeant. Peut-être parce qu’il est noir ? Ou qu’il est acéré ? Est-ce à cause de ses sourcils fournis ? Ou bien est-ce autre chose d’indéfinissable ? Peut-être parce qu’elle ne sourit pas. De toute façon, elle ne s’aime pas, ni dans les miroirs ou les vitrines des grands magasins, ni sur les photos, alors elle ne fait aucun effort pour paraître plus jolie, plus avenante. Elle ne sait pas qu’aujourd’hui, à force d’avoir appris à poser sur elle un regard plus doux, je la trouve « finalement pas si moche que ça ». Si son regard est dérangeant, c’est parce qu’il scrute, il fouille. Elle prétend que tout le monde a des rêves secrets cachés au fond des pupilles, alors elle cherche à les découvrir. Les leurs sont-ils plus grands que les siens ? Elle cherche des réponses à des questions qu’elle peine encore à formuler. Elle voudrait savoir pourquoi et comment. Pourquoi l’amour se termine toujours, pourquoi les parents sont des enfants comme les autres et puis, à quoi reconnaît-on les minutes décisives qui font des destinées. À quoi ça sert la vie, puisqu’à la fin on meurt. Comment fait-on des choix, comment on fait pour ne pas trembler et pour avancer. Et c’est quand qu’on est vieux ? La jeune fille a des idées bien arrêtées : on l’est à 32 ans, parce que quand elle aura le double de son âge aujourd’hui, ce sera l’an 2000. Il faudra que tous ses enfants soient nés avant. Il y en aura trois. Pas un de plus. Cette tendance à camper sur ses positions est agaçante, même pour elle, d’autant qu’elle entrevoit que tout n’est pas aussi simple que ce qu’elle pense. Que le blanc et le noir n’existent que parce qu’il y a le gris, mais elle refuse de se dédire. Elle a seize ans, et elle sait depuis un bon moment que les bébés ne naissent ni dans les roses ni dans les choux malgré ce qu’a longtemps voulu lui faire croire sa grand-mère. Elle fait très attention quand ses envies ou celles des garçons s’aventurent au-delà de quelques baisers maladroits. Ce qu’elle ne sait pas en revanche c’est que le hasard s’emmêle fait parfois naître les enfants à l’autre bout du monde, d’un autre ventre que celui de la mère qui va veiller sur eux. Elle ne sait pas qu’il est tout à fait possible de naître deux fois. Là-bas d’abord et puis ici ensuite. Si on le lui disait, là, maintenant, la jeune fille de la photo n’y croirait pas. Elle aurait de ses répliques cinglantes : à quoi bon l’enfant d’une autre quand on peut en avoir un vrai, un de son sang ? Quelle idée de vouloir être une fausse maman ! Il y a tout un tas de choses qu’elle ne croirait pas non plus. Qu’on peut se séparer et s’aimer encore, qu’on peut tomber et se relever sans avoir vraiment mal, qu’on peut avoir plusieurs vies dans une vie, aimer un inconnu, renoncer sans mourir, changer d’avis sans se dédire.

Je retrouve ce regard dans quelques autres photos qui ont été prises après l’Événement mais avant ce que j’appelle « le Grand Bonheur ». C’est le même regard insistant, dévorant et les mêmes questions qui hantaient les yeux de la jeune fille de seize ans. Ces deux femmes sont aujourd’hui une énigme et j’ignore à quel endroit de leur vie se trouve la minute où tout a basculé, où elle sont devenues elles-mêmes. Ou elles sont devenues moi.

pic by kaitlyn-baker on Unsplash

3 commentaires sur “Vendredi Confession #26

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