Mon insolite abécédaire du retour à Hanoï M comme

Je n’avais pas pensé à faire cette lettre. Non. Vraiment. J’ignore pour quelle raison. Et puis, Marieal m’en a parlé et reparlé à la faveur d’un déjeuner d’automne. C’était un jour un peu bof, un de ces jours où tu fais beaucoup de mauvais choix. Par exemple, ce jour-là, je suis allée au cinéma pour voir l’unique film où deux sœurs qui ont pas mal de choses en commun avec la mienne et moi, apprennent le cancer de leur père. J’ai tourné et retourné cette lettre dans tous les sens. Impossible. Je n’arrivais à rien. Ça faisait trop larmoyant, il y avait trop de sentimentalisme, trop de mièvrerie. Alors j’ai fait ça.

M comme Maman.

L’une de mes grandes peurs en tombant enceinte avait été de savoir si j’allais éprouver l’amour maternel que je lisais dans les yeux des femmes qui m’entouraient. Cet attachement dont Romain Gary parle en ces termes : « Ma mère m’embrassait et me regardait avec cette flamme de fierté et de triomphe dans les yeux dont je me souviens si bien». Ce truc, là, allais-je le ressentir ? On m’avait rassurée. On m’avait parlé du taux d’ocytocine dans le sang, une hormone produite par l’hypothalamus dans le cerveau de la femme enceinte et sécrétée par l’hypophyse censée la fabriquer. On m’avait expliqué que la proximité avec l’enfant, le maternage et les sensations peau contre peau ou les soins prodigués créeraient le lien. On m’avait dit que tout, chez le nouveau nez – le front bombé, les grands yeux ou les joues rebondies – contribuait à l’idée du mignon et que la mère y succombait le plus souvent. On m’avait dit de ne pas m’inquiéter, on pouvait aimer quelqu’un simplement en le voyant, mais ce n’était pas la seule façon d’aimer, on pouvait aussi aimer petit à petit, en apprenant à se connaître, en se découvrant, en s’apprivoisant.

Je me posais mille questions à son sujet. Il viendrait d’où, l’amour maternel ? Du cœur, de ma tête, de mes tripes ? Il se logerait où ? Sur le bord des lèvres, dans le ventre, au beau milieu des yeux ? Comment arriverait-il ? Tout d’un coup, tel un coup de foudre, ou s’installerait-il petit à petit, comme une longue amitié ? Il était différent d’une mère à l’autre, d’un enfant à l’autre et si pour certaines, ça pouvait commencer à la lecture du test de grossesse, quand les deux barres s’affichaient sur le carton imbibé d’urine, pour d’autres, il faudrait attendre la première échographie ou la confirmation de la grossesse par le gynécologue. D’autres fois ça pouvait arriver au premier mouvement de l’enfant contre les parois utérines en réponse à une stimulation de la main maternelle pour d’autres, il faudrait attendre la naissance, le face à face dans la chambre et les premiers gestes de soin. Une chose était sûre, m’avait-on dit, même s’il fallait à l’amour un peu de temps pour s’installer, cet enfant, je l’aimerais parce que je le portais et qu’il était « Notre enfant. Point.» Tous ces gens avaient eu raison, j’avais aimé mes enfants d’un amour immense et les avais reconnus à peine étaient-ils nés. Ils étaient chacun un bout de moi : ils portaient mon odeur, avaient en commun des marqueurs ADN et quelques ressemblances physiques et appartenaient à ma lignée. Je sais bien qu’on ne peut pas aimer chacun de ses enfants de la même façon, et ceux qui disent l’inverse, ne sont pas honnêtes. Ils concourent à l’idée de la prédominance des liens du sang et grâce à Number Four, je découvrais qu’il y avait autre chose.

Pour celui-ci, l’amour maternel, je l’ai ressenti à la façon d’un interrupteur qu’on aurait allumé dans ma tête et qui ne se serait plus jamais éteint. J’avais commencé à l’aimer alors qu’il n’existait pas. Aimer qui ? Me demandait-on. Lui, voulais-je répondre. Je fermais les yeux et tentais de percevoir une image de lui, mais il n’était qu’un espoir, un rêve, quelque chose de flou dont je ne pouvais dresser le portrait. Quelqu’un dont je ne saurais jamais à qui il ressemble, ni d’où lui vient cette tache de naissance ou ce trait de caractère. Quelqu’un qui n’aurait pas mon nez, ni mes yeux, ni rien d’autre que ma façon de marcher ou de prononcer les R, peut-être, d’ici plusieurs années, par mimétisme. Je ne savais pas s’il s’agissait d’une fille ou d’un garçon. Je ne connaissais pas son âge ni sa voix, je ne connaissais rien de lui. D’elle. Je voulais expliquer, mais comment expliquer ? Je ne comprenais pas ce qu’il m’arrivait, pourtant, je n’avais pas l’ombre d’un doute : s’il existait quelque part, je l’aimerais. Je l’aimais. Déjà. Je n’étais pas amoureuse de lui, mais je ne pensais qu’à lui. Il avait commencé à occuper des espaces totalement inconnus de moi-même, à me faire devenir la mère qu’il voulait que je sois, comme mes trois premiers m’avaient façonnée à leur façon. Si je me demandais quelle sorte de mère je serai pour cet enfant qui n’avait comme souvenir maternel que celui de l’abandon, j’étais persuadée de savoir ce dont il aurait besoin, j’étais certaine de ressentir à nouveau l’espèce de télépathie qui me faisait comprendre ce dont chacun des premiers avaient eu besoin. L’idée que je ne ressente aucun amour maternel puisque je n’aurais pas fabriqué d’ocytocine ou qu’il n’aurait plus le faciès d’un petit enfant, n’a pas effleuré mon esprit.

pic by Raul Angel on Unsplasch

 

6 commentaires sur “Mon insolite abécédaire du retour à Hanoï M comme

  1. Ah je l’attendais celle ci 😉!
    Moi c’ était au moment où la photo s’est affichée sur l’écran de mon portable dans cette brasserie lyonnaise. Un truc assez brutal, comme un coup de foudre. Ça m’a d’ailleurs longtemps perturbé quand j’étais confie d’amour pour une gosse dont finalement je ne savais quasi rien! Depuis que je l’ai pris dans mes bras c’est une évidence.

    Dernièrement j’ai été amenée à me poser pas mal de questions sur cet amour maternel.
    D’abord, ce reportage sur la re adoption aux USA où cette femme est capable de dire face caméra qu’elle a remis son «  fils » adoptif sur le marché de l’adoption parce qu’elle est enceinte. Comment est ce possible ?

    Et puis comme surmonter ça , si comme dans la situation dont j’ai entendu parler, les troubles de l’attachement avaient été tellement importants que l’enfant a du être confié à l’ASE quelques mois après son arrivée en France, car aucun lien possible, juste de la violence exprimée sous toutes ces formes. On a lu Johanne L, on sait que ça peut arriver mais comment on fait avec ça quand on y est confronté ?
    Cet amour maternel qu’on a gentiment fait grandir en nous pendant ces années d’attente, refusé intégralement par celui ou celle à qui il devait normalement revenir…

    M comme maman… je te suggérais de dire ce que ce voyage avait pu engendrer comme sentiment à la maman que tu es, et tu y réponds de la plus belle des manières 😉

    Aimé par 2 personnes

    1. Voilà je n’avais pas prévu cet article là, mais c’est lui qui a pris corps. L’amour maternel finalement c’est simplement de l’amour et je sais aujourd’hui que je serai capable de m’effacer face à la première s’il le fallait. Pas longtemps. Mais le temps qu’il faudrait

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  2. Merci pour ce bel article.
    Comme Marial c’est lorsque leurs frimousses se sont affichées sur l’écran que je suis tombée en amour, j’ai accouché en deux clics… et lorsqu’en pleine bataille juridique notre OAA nous conseillait de laisser tomber je ne pouvais pas, c’était nos enfants….
    Aujourd’hui aussi dur que cela puisse être je ne vois pas ma vie sans eux.

    Aimé par 1 personne

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