À mots perdus

Quand j’étais petite, Maminette avait un chat. Je ne me souviens pas vraiment de lui, je ne me souviens même pas de sa couleur, par contre je me souviens parfaitement de ce qu’il mangeait.

Elle attrapait un truc informe dans le réfrigérateur, le découpait grossièrement à l’aide de ses gros ciseaux de cuisine. Elle le déposait dans une petite assiette (et j’avais très peur qu’ensuite elle démoule mon petit suisse dessus). « Minou, minou, viens manger, le mou est prêt. » Je détournais la tête dégoûtée. Je ne savais pas ce qu’était le mou (en fait c’était du poumon que lui donnait le boucher) mais la vision de la chair crue me révulsait. Une éternité que je n’ai pas entendu ce mot. Le mou du chat.

Ma copine Sandrine, c’est la presque soeur de mon enfance. Nos pères étaient meilleurs amis et nous passions nos vacances à Cadaquès sur une plage où à l’époque nous étions seuls au monde. Nous rêvions d’enjamber le mur d’enceinte qui séparait notre plage de la maison de Salvador Dali. On racontait qu’il possédait une fontaine de Coca. Mazette, qu’elle disait Sandrine et puis aussi peuchère.

Petite, j’étais la championne toutes catégories du malaise vasovagal. Dans la bouche de mon père ça ressemblait un peu à une incantation, « un malaise vasovagal ». C’était assez joli à entendre même si je ne comprenais pas ce que ça voulait dire. Vaso signifiait-il que j’étais vaseuse? Vagal que je regardais trop dans le vague, là où tout se passe ? Bon, en gros ça voulait dire que je faisais une chute de pression du sang propulsé par le coeur. Vaseuse je l’était donc et mes yeux fermés ne fixaient que le vague (mais je vous rassure, je sais parfaitement que ça n’a aucun rapport avec la formation de ce terme. j’avais seulement besoin de donner des explications)

« Passe-moi le Donge » disait ma sœur quand nous prenions le bain dans la baignoire de papa et maman. Elle aspirait tous les e, ce qui donnait à peu près « pass’ moi l’ donj ». Sa capacité à modifier son accent m’amusait beaucoup, moi qui appuyait sur caque lettre puisque si elles sont là c’est pour être prononcées.  « Passe moi le Donge ». Dans sa bouche Donge signifiait « pain de savon », c’était la marque de celui que maman achetait. Dernièrement à la faveur de travaux dans le centre commercial où je fais mes courses, j’ai redécouvert cette marque. J’en ai attrapé un, l’ai ouvert et fourré mon nez dans la boite en carton pour en sentir l’odeur. Ça sentait l’amande, ça sentait mon enfance. Aujourd’hui quand je suis sous la douche ça sent un peu tout ça. (La douche chez maminette sentait le Zest ou le savon Mont Saint Michel Cologne et vous ?)

(Personnes sensibles s’abstenir) Maminette élevait des poules dans un poulailler à quelques mètres de ma chambre. Elle adorait les entendre caqueter quand le jour se levait. J’avais très peur de pénétrer à l’intérieur du poulailler et laissait ma soeur, bien plus courageuse que moi, s’y engouffrer et cueillir les oeufs encore chauds dans la paille (qui ne sentait pas très bon). Nous mangions donc du poulet fermier (qui était plutôt des cocottes coriaces) le dimanche midi. La veille Maminette plantait un couteau dans le cou de l’animal et recueillait le sang dans une des assiettes creuses qui sont aujourd’hui dans le placard de ma cuisine, auquel elle ajoutait un filet de vinaigre. Elle préparait une sorte d’omelette sans oeuf, ou de crêpe rougeâtre, le sang simplement additionné de persil et oignon et d’échalote. J’ai dû goûter la mixture, parce qu’il « faut toujours goûter! Goûte la sanquette, Nathalie » mais l’odeur me faisait fuir de la cuisine.

Je viens de découvrir un mot japonais intraduisible en français. Il en existe plein, la langue japonaise étant bien plus poétique que la nôtre. Si vous avez lu « Semer des Graminées », vous savez ce qu’est l’Utsuroi (ce moment où la fleur est fanée mais pas encore tout à fait morte), et bien je viens d’en découvrir un bien plus joli que l’acronyme PAL que nous utilisons. je le mets ici, pour ne pas l’oublier. Il s’agit du mot tsondeku qui signifie : accumulation, sous forme de piles, de livres en attendant qu’ils soient lus. beaucoup plus joli que PAL, vous en conviendrez.

pic by Jude Beck on Unsplash

7 commentaires sur “À mots perdus

  1. souvenirs, souvenirs… ah, le « mou » des chats de Mamie , coupé aux ciseaux… et bien aujourd’hui, quand je coupe un reste de viande pour mes chats, je le fais aux ciseaux… je ne saurais dire pourquoi, mais je ne sais pas faire autrement… La « sanquette » aussi, on y avait droit, et ça me soulevait le coeur… Quant au savon, chez Mamie, c’était « Lux » … et quand on y repense avec ma soeur, on répète en choeur et en coeur « le savon de beauté des stars » et on éclate de rire ! quant au tsondeku, mes cours de japonais ne sont pas allés jusque-là, mais j’adore le mot et je pratique aussi beaucoup !

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  2. Grace a ton calendrier ma tsondeku reprend du poil de la bête! Merci.
    C’est chouette ces mots de ton enfance ❤️ Moi forcément il y a le pain au chocolat ,le Touz de mon papa ( pour dire tous) , la wassingue du nord.

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