Un jour, ça fait déjà un an

On croit que le plus difficile quand on perd quelqu’un qu’on aime, c’est le premier jour. Le choc de l’annonce, le ciel qui tombe sur la tête ou la terre qui s’ouvre sous nos pieds. Ce n’est pas tout à fait faux. On croit que le pire c’est l’idée d’absence et tout ce qui s’insinue dans les méandres de notre cerveau.

Pourtant, au début, il n’y a pas d’absence. La personne est tout le temps là. Elle flotte au dessus-de nous, elle s’invite dans nos conversations et se rappelle à nos bons souvenirs. Elle est dans un couteau posé près d’une assiette, dans une expression que lui seul disait, dans un livre posé sur la table basse du salon, dans de grands cartons qui dorment au grenier et que l’on n’ouvre jamais, dans la tête en bronze sur le rebord de ma desserte.  Dans le sourire sur la photo scotchée sur le mur de la chambre, dans les vagues qui se fracassent contre les rochers, dans une bouteille de vin dont le breuvage coule dans la gorge. Au dessus de notre épaule quand nous vient l’idée de l’appeler pour lui demander conseil, dans la lecture de résultats d’analyse que l’on ne comprend pas. Là, dans le rouge de la peinture écaillée des volets de ma cuisine.

Et puis le temps passe. On accepte à nouveau de voir tout ce qui nous agaçait tant chez lui. Il nous arrive même de rire de ses travers et de son caractère qui parfois nous faisaient lever les yeux au ciel et verser quelques larmes. Parce qu’on sait maintenant que c’est ce qui faisait qu’il était celui que l’on aimait. Lui et pas un autre.

Alors, le temps continue à rouler.

Petit à petit, on ne pense plus à lui tous les jours et à moins qu’un enfant ne pose une question « dis, tu te souviens  quand …? » il est de plus en plus rare qu’il s’invite à l’improviste dans nos discussions. Il se contente des contours de notre cerveau et de petits signaux envoyés de temps en temps, il se contente de faire une apparition en guest star dans nos rêves.

Vient ensuite le moment où on n’y pense uniquement quand quelque chose d’important se produit. « Qu’est-ce qu’il aurait dit ou pensé de moi ? » se demande t-on alors. « Il aurait été fier tu crois ? ». « J’aurais tellement aimé lui raconter ça! » Le temps continue de passer et les quatre saisons avec lui qui ne savent rien de l’absence. Inexorablement et finalement on s’aperçoit que ça fait deux jours qu’on n’a pas pensé à lui. Pour conjurer le sort, parce que deux jours c’est déjà trop, en s’endormant, on ferme les yeux et on refait le film : gros plan sur ses mains posées sur ses genoux, sur sa façon de regarder un match de rugby, sur ses yeux cachés derrière ses lunettes cerclées. Zoom sur son visage, sur sa moustache puis sur l’absence de moustache, ses cheveux blancs neige coupés court. On tend l’oreille. Suis-je encore capable d’entendre le son de sa voix? Le petit raclement de gorge qu’il faisait ? La voix légèrement éraillée ?Oui. Effleurer de son doigt les échantillons gardés précieusement dans mon répondeur sans avoir encore eu besoin de les ouvrir. Les garder pour le jour où j’aurais besoin d’un cachet de souvenir.

Un beau jour, peu importe lequel d’ailleurs, qu’il fasse soleil ou qu’il pleuve, que ce soit un mardi ou un samedi, on comprend que la vie a repris son cours. Elle ne s’est pas arrêtée à l’absence et au vide, elle a continué à fabriquer de nouveaux souvenirs que nous ne partagerons pas, sauf à l’infime moment où l’on ferme les yeux juste avant que le sommeil ne nous emporte.

Parce qu’un beau jour, ça fait déjà un an.

8 commentaires sur “Un jour, ça fait déjà un an

  1. Bonjour Nathalie,

    Un an que je retarde ce moment….
    Le moment de vous écrire combien votre deuil, vos mots, votre peine on trouvé un écho dans mon histoire personnelle.
    Trois ans après la perte de mon père , qui se prénommait également Guy, je crois que ce que l’on nomme le « travail de deuil » est plutôt une transformation qui nous fait passer  » d’enfant de  » ( même à 60 ans comme moi ) à « orphelin de  » . Pour ne pas assombrir le quotidien des autres on garde pour soi des sensations, des réflexions, des manques qui sont d’une violence que l’on n’avait pas forcément anticipée.
    Merci d’avoir mis des mots sur tous ces moments que je me suis efforcée de….ne pas partager par pudeur, discrétion pour ne pas aggraver ma peine aussi.
    Je vous souhaite une année plus  » légère » que la précédente et beaucoup de jolis écrits à partager avec nous
    Amitiés

    Aimé par 1 personne

    1. Merci Nadine pour ce message qui m’a beaucoup émue. Oui, peu importe finalement l’âge auquel ça nous arrive on reste toujours démuni quand on devient orphelin. Moi j’ai choisi d’en parler mais je comprends tout à fait la pudeur de celles qui ne le font pas (bien plus nombreuses en vérité)
      Je vous souhaite de jolis moments de grâce quand, au détour d’un chemin, vous découvrirez un signe de Guy
      Avec toute mon affection

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