Pappy Boyington et autres petites choses

 

1) J’ai sept ans. Nous sommes en décembre 1977. La télé est allumée sur Antenne 2. Je ne me souviens pas du jour (un samedi ?) ni de l’heure qu’il est, mais la musique du générique va accompagner longtemps nos week-end.

Papa est installé dans le canapé, je suis allongée par terre. À cette époque-là la télévision se trouvait dans une niche entre le mur et la cheminée. Aujourd’hui, étant donnée la taille qu’elles ont, elles ne passeraient plus. « Je vous ai choisi à cause de votre manque d’intelligence, de votre manque de formation et parce que vous êtes les seuls pilotes disponibles ». Je découvrais grâce à Pappy Boyington qu’il était possible de faire de grandes choses même si, au départ, on n’était pas le premier choix, même si on n’était pas les meilleurs. Aujourd’hui, Robert Conrad est associé au souvenir de papa comme de nombreux autres acteurs. Je crois que c’est en regardant les séries que mon père adorait que j’ai construit mon idéal masculin. Il y avait « Les Mystères de l’ouest », « Les têtes brûlées », « Mash » et « Magnum » et c’est mon père que je voyais dans tous ces héros, mon père en creux, lui, que je n’imaginais pourtant pas comme un aventurier.

Ce dimanche matin, c’est un peu de l’enfance des quinqua qui a tiré sa révérence.

2) Pour la première de mes enfants, j’avais été ce genre de mères que tout effrayait. Les fièvres, les cris incompréhensibles à dix-huit heures, les goûters d’anniversaire à organiser ou pire encore, ceux où il fallait la déposer chez des gens inconnus. Les visites médicales me terrifiaient également. J’avais continuellement peur que la jolie petite fille si calme, à laquelle j’avais donné le jour, soit atteinte d’un mal gravissime, d’une maladie génétique rare et invalidante. Les sorties scolaires en bus ne manquaient pas de me tétaniser. Le conducteur n’aurait-il pas bu, aurait-il chaussé ses lunettes de soleil, s’arrêterait-il toutes les deux heures comme le préconisait la sécurité routière ? Aux réunions de classe de rentrée, la boule investissait mes yeux à l’énumération de ce qu’elle allait devoir apprendre : se chausser seule, mettre son blouson et remonter la fermeture éclair en totale autonomie, se taire quand les autres parleraient, parler quand il le faudrait, écrire son prénom, compter, lire. Plonger, nager le crawl, résoudre des équations à trois inconnues, être confrontée à l’état dans lequel l’homme mettait le monde… Pour la première, j’arborais un air perpétuellement sur la défensive. Fallait-il attendre qu’elle soit couverte de boutons pour aller voir le médecin ou bien pouvait-on y aller dès l’apparition du deuxième ? Fallait-il lui lire des livres ou valait-il mieux la laisser découvrir par elle-même le bonheur de la lecture ? Fallait-il lui préparer de la viande ou du poisson ? L’habiller en jupe ou en pantalon ? En rose ou en bleu ?

3) J’ai grandi à un jet de pierres de l’endroit où je suis née. J’ai vieilli à mi chemin entre la maison de mon père et celle de ma mère. Dans la campagne. À un jet de sarbacane des deux premiers lieux qui ont vu mon enfance. Jusqu’au jour où nous avons déménagé à 230 kilomètres. Vous allez me dire que 230 kilomètres ce n’est pas grand-chose pour un exil et vous aurez raison. Vous allez prétendre que vivre dans la même région ce n’est pas non plus être déracinée. « Que dirais-tu si tu étais partie à Paris ? Au Cambodge ? Aux États Unis ? » 230 kilomètres, c’est comme transplanter un semis depuis la barquette de viande dans laquelle il a poussé bien planqué au chaud derrière deux tuiles rouges, jusqu’au potager. Vous aurez raison, mais je n’en croirai rien. Parce que se sentir déracinée n’a rien à voir avec un nombre de kilomètres au compteur ou un numéro de plaque minéralogique. Le paysage qui m’a vu naître est vallonné, vert, rempli de maisons en pierres et de routes sinueuses, de bastides et de places avec fontaine, de grillons qui « grillonnent », de matchs de rugby du dimanche, d’été chauds et beaux, d’hiver sans neige, le tout assorti des chansons de Cabrel pour bande originale.

Petite, je voulais apprendre le patois avec ma grand-mère, Maminette. Elle aussi était née ici. Un jour froid du mois de Février 1914. La légende raconte que Maminette (qui à l’époque ne s’appelait pas ainsi) dormit un mois entier dans un énorme faitout accroché à la cheminée. Quand on me racontait cette histoire alors que j’étais enfant, l’illustration au crayon noir des contes s’imprimait dans mes yeux : une casserole suspendue au-dessus du feu pour faire chauffer la soupe. « Mais non, enfin, on ne voulait pas me manger, la bassine était accrochée sur le côté. L’essentiel était que je n’aie pas froid » me houspillait ma grand-mère. N’empêche, j’étais ravie de ne pas être née à cette époque-là. Je ne disais rien sur le fait que ça devait sentir la fumée et que ça devait être noir. Je n’avais pas envie de passer pour une idiote. Mais j’étais contente d’être née au même endroit qu’elle.

4) Nous nous sommes rencontrées dans un café. Elle m’attendait, debout, elle virevoltait à la terrasse en tirant sur une cigarette avec légèreté. J’étais partie de la maison à l’heure du rendez-vous et avait fait de minuscules pas pour arriver à destination, environ cinquante mètres plus loin. Je n’aime pas attendre, surtout quand je ne suis pas à l’origine de la demande. Je m’imaginais arriver en avance, m’installer, seule, sur la banquette en faux cuir beige du café, entourée de gens parlant fort. Je n’aurais pas su quelle attitude adopter. En tout cas, c’était hors de question que je l’attende.

Je ne la connaissais pas. Je ne savais absolument pas la tête qu’elle avait. J’avais entendu parler d’elle quelques semaines auparavant, ce qui m’avait poussé à accepter son rendez-vous, dans l’idée qu’il n’y a pas de hasard, bla, bla, bla. En arrivant j’avais regardé fixement une femme assise qui tournait une cuillère dans son café et tapotait sur son téléphone. Sous mon regard, elle leva la tête et fit un signe du menton me désignant une autre femme.

Il faisait beau, Anna et moi nous sommes installées sur la terrasse du café, sous les platanes coupés courts comme ils le sont au Pays Basque, elle a pris un café, moi un thé. Elle a commencé à raconter. Sans me regarder. Les yeux sans doute un peu dans les lieux de son histoire, un bureau parisien, un appartement, des trottoirs. Je n’avais pas besoin de poser de questions, elle déroulait son histoire sans que j’aie besoin d’intervenir. Je n’avais pris ni bloc ni crayon.

5) Il y a de courts moments où j’entends sa voix. Ses intonations. L’orage lointain au fond de sa gorge qui fait trembler sa voix.. Ça fait comme une bousculade de lui dans ma tête. Il se balade sur mes carnets et y trace des mots irisés que je ne connaissais pas. Je ferme les yeux et j’essaie de convoquer à nouveau le souvenir de sa voix. Qu’elle vienne à nouveau me surprendre. Qu’elle me dise les mots qu’il ne dira plus. Ni à moi ni à personne. Petit à petit je me rends compte que je n’y arrive pas. Je reste là. Je ne fais rien, pour ne pas effrayer le souvenir. Je ne fais rien mais je perds le son de sa voix. Je le perds encore une fois. Et je n’ai toujours pas écouté les enregistrements de lui sur ma messagerie.

 

4 commentaires sur “Pappy Boyington et autres petites choses

  1. « Ce dimanche matin, c’est un peu de l’enfance des quinqua qui a tiré sa révérence. »
    Tellement vrai , sauf que pour moi il n’évoquait pas un père mais l’homme idéal, beau et balèze contre lequel je rêvais de me blottir. Nostalgie !
    Je n’ai pas compris qui est Anna mais votre rencontre avait l’air importante et réussie c ‘est ce qui compte ..
    Peu le temps de venir par ici en ce moment mais quand j’en trouve cinq , je me mets à jour de tes posts que j’aime toujours !

    J'aime

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