Plaidoiries

J’en croise tous les jours devant ma porte et je peste souvent contre eux qui prennent toutes les places de stationnement dans ma rue et m’obligent à manœuvrer pour me garer.

Quand ils émergent de leur voiture, leur robe noire en boule posée sur le bras, ils ont l’air hautain de ceux qui savent le prix de la vie. Il y a celle-ci, perchée sur des talons immenses et que l’on devine minuscule et frêle sans et qui marche en regardant au loin. Il y a celui-ci perpétuellement caché derrière ses lunettes de soleil, une plumette bleu-roi émergeant de son manteau noir. Il y celui qui vient au tribunal en vélo, en presque voisin, et elle, qui écoute du hard rock dans sa Fiat 500 grise pour se donner du courage. Ils déjeunent au bar du bout de ma rue et quand il m’arrive d’y déjeuner aussi, je les reconnais à ce qu’ils prennent instantanément toute la place en y pénétrant. Ils s’apostrophent, et se tapent dans le dos,  ils se font de grands gestes du bras pour se saluer mais déjeunent parfois seuls sur de grandes tablées de huit, les yeux dans le vague.

Ils n’ont pas plaidé de cause qui change le cours de l’histoire, et n’ont peut-être pas encore trouvé l’affaire qui changera le cours de leur vie, mais ils ont le goût des mots et du verbe comme les cinq avocats dont Richard Berry retrace les plaidoiries, seul en scène, dans un décor épuré.

L’acteur y est tour à tour représentant de l’accusé ou des parties civiles. Quand l’avocat plaide pour la défense, il porte alors un nouveau regard sur les crimes et ceux qui les ont commis, quand il le fait pour la partie civile, on suspend notre souffle au sien. Chacun d’eux a une façon de plaider qui lui est propre : en fonction des pièces adverses, en toute humanité, celui qui s’excuse pour le comportement de son client et qui sait qu’il court à sa perte, celui qui s’écoute trop parler et qui passe à côté compte tenu de l’ampleur de sa tâche, et puis, il y a celle et celui qui vont changer l’histoire.

J’ai été surprise de découvrir  quelques notes d’humour dans la plaidoirie  de Gisèle Halimi (qui dénonce une loi empêchant les femmes à disposer librement de leur corps 1972), dans cette autre le courage de dire en gros « mon client est un gros con mais vous ne devez pas juger son comportement à l’audience au regard de ce qu’il a été ici » (Paul Lombard qui s’attaque à la peine de mort en voulant éviter la peine capitale à Christian Ranucci 1976). Dans une autre, l’avocat plaide avec le coeur et raconte l’évolution de sa propre façon de penser ( Henri Leclerc dans le procès de Véronique Courjault accusée d’infanticide), dans une autre, on sent tout le poids de la société et de l’histoire à travers la plaidoirie de l’avocat des parties civiles (Michel Zaoui au procès Papon). Une affaire m’a révoltée (Jean-Pierre Mignard dans la défense des familles des deux adolescents morts électrocutés à Clichy-sous-Bois), une autre m’a retourné le cerveau, une autre encore m’a agacée parce que près de cinquante ans après, on en est sensiblement au même point.

On ne découvre pas que les méchants ne sont pas toujours punis, ça on le sait, comme on sait qu’ils arrivent à se soustraire à la loi, qu’ils feront appel et gagneront pour on ne sait quelle raison, mais on découvre qu’ils ne sont pas forcément méchants au sens où on l’entendait. On comprend qu’il n’y a pas de tout blanc et tout noir, qu’il en va d’un savant assemblage de gris. Qu’il s’agit parfois d’un dossier mal monté, d’une pression populaire trop forte ou d’un coup de projecteur mal placé pour que la plaidoirie fasse date dans un sens ou dans l’autre. On découvre l’incroyable talent de ses hommes à manier la langue, à faire entrer les jurés dans leur univers et à les embarquer avec eux. On découvre toute la difficulté que ce doit être de se retrouver juré dans de tels procès. Difficile de résister au « c’est le dernier qui parle qui a raison ».

Et surtout, on découvre qu’un procès perdu peut changer le cours de l’histoire  et ça, c’est inspirant, se dire qu’un échec vaut plus qu’une réussite.

 

Pic by Bill Oxford on Unsplash

 

Un commentaire sur “Plaidoiries

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