J’en suis

Alors, bien sûr, la scène n’était pas filmée, je ne portais pas de robe décolletée dans le dos, ni de talons hauts. C’était la vie. La vraie. Sans paillettes ni décorum. C’était celle qui nous permettait de vivre.

Comme chaque mois, nous étions une quinzaine réunis en haut d’un immeuble de quatre étages. Habillés en noir parce que c’était le protocole, autour d’une grande table en verre. Devant nous, d’immenses classeurs enfermaient des taux de pénétration, des chiffres variés : panier moyen, CA N-1 ou le nombre de visites par jour et par personne active. À cette époque, nous travaillions tous pour les mêmes personnes. ChériChéri et moi en tirions la principale source de revenus. Souvent c’était assez amusant. parfois l’orage grondait. Il agitait les verrières au-dessus desquelles paressaient les nuages. Les voix se cognaient contre les murs de la soupente. On en claquait la porte, mais toujours nous revenions. Il y avait à la maison, trois enfants à nourrir.

Je ne sais plus quelles ont été les paroles dites ce jour là. L’exaspération montait, l’incompréhension aussi. D’un côté comme de l’autre. Un mot plus tranchant, une remarque déplacée, une invitation à sortir si je n’étais pas d’accord. Je n’étais pas d’accord. En d’autres temps, j’aurais ravalé ma morgue, baissé les yeux, parce qu’il y avait toujours à la maison trois enfants à élever. J’aurais enduré le rire tonitruant et sans doute un « ah, ah, ah, il est comme ça que veux-tu ? » En fait, je ne voulais pas grand-chose. À peine un peu de respect, quelques secondes d’écoute et pas que l’on nous raconte en long et en travers leurs vacances ici ou leur vie là-bas, pendant que nous travaillions pour eux. J’en avais assez que ce ne soit jamais assez. J’en avais assez de l’ambiance malsaine.

Vous allez me dire que ce n’était pas bien grave, que ça arrive des milliers de fois de par le monde, un employé pas content de son patron. Vous allez me dire que personne ne m’avait agressée ou violentée, que j’en avais peut-être fait des caisses, non ? Non. C’était beaucoup plus subtil, il en allait d’un comportement de destruction systématique des autres sous couvert d’humour. Et c’était terminé. Je me suis levée, très calmement. Dans un silence absolu, les yeux ébahis des quatorze autres, mon mari y compris, braqués sur moi, j’ai rassemblé mes affaires, attrapé mon sac et suis sortie. Mes mains tremblaient, mes jambes aussi. Je manquai dix fois de m’asseoir sur une marche pour reprendre mon souffle. Je dus me cramponner pour redescendre l’escalier. J’avais le souffle court et ma tête s’était remplie subrepticement de fromage blanc. Les larmes me sont montées aux yeux mais je les ravalai rageusement. Elles commencèrent à se stocker dans un recoin au fond de ma gorge dont elles ne sortirent jamais vraiment. Ce n’est que 700 mètres plus loin, quand je me suis assise dans un café après être passée devant quelques autres, que mon esprit s’est remis en marche. J’ai envoyé un texto à mon amoureux : « Je suis là ». J’ai commandé un thé et j’ai glissé trois sucres à l’intérieur.

Samedi matin, devant la photo de Adèle Haenel quittant les Césars (parce que je ne les ai pas regardés), j’ai ressenti à nouveau les mêmes sensations. Un truc qui se passe au fond du ventre. Une force qu’il est impossible de réfréner. Une pulsion de vie. Une colère sourde. J’ai été étonnée d’apprendre que seulement quelques femmes lui avaient emboité le pas. Je sais que j’en aurais été. Je le sais parce qu’un jour je l’ai fait. Et que ce jour-là et ceux d’après, personne ne m’a applaudie ou n’a pris ma défense. Ce matin, j’ai lu l’article : « C’est terminé. On se lève. On se casse. » de Virginie Despentes. Oui, je me serais levée et me serai cassée. Même si aujourd’hui, je sais qu’après mon « exploit », je suis devenue la spécialiste des plats de pâtes et de patates pendant de très longs mois.

Comment ça l’image n’a rien à voir avec l’article ?

Pic by Inbal Malca on unsplash

4 commentaires sur “J’en suis

  1. Moi aussi, je suis de celles-là, qui ont un jour quitté la table de réunion, pour un ultime mot de trop, une humiliation sourde, une parole machiste de trop, … je l’ai fait deux fois, je n’ai jamais regretté, et je le referai si je devais…

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  2. Moi je suis de celle qui a 33 jours de gréve depuis le 5 décembre 2019 (retitrés sur ses bulletins de paie ça va de soi) pour défendre un régime de retraite plus favorable à tous et un service public digne de ce nom (avec une fille en BTS que j’élève seule qui a besoin de moi et mes sous !) Moi je suis de celle qui a grillé son petit déroulement de carrière en étant une déléguée du personnel trop loyale , trop proche du code de travail et trop à l’offensive .Moi je suis de celle qui dans un froid glacial a participé ce jour à un rassemblemet devant la préfecture pour dire non au 49-3 .Moi je suis de celle qui ne baisse pas les bras et qui continuera ..

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  3. Il est percutant cet article de V despentes non ?
    J’ai du mal à écouter un disque de Noir desir, je n’irai pas voir de film de RPolansky non plus , et je me serai moi aussi probablement levée pour accompagner A Haenel. Les minuscules vont se faire entendre, n’en déplaise à LWilson

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