Si les destins s’emmêlent

– Un pipi et au lit.

Les mots résonnent dans le long couloir moquetté et l’accompagnent jusqu’aux toilettes sur lesquelles elle s’assied après avoir descendu sa culotte Petit Bateau blanche jusqu’à ses chevilles. Elle regarde le carrelage posé sur les murs de la petite salle de bains des enfants. Les fleurs vertes stylisées s’épanouissent au milieu de carreaux crème, le miroir est posé si haut qu’elle n’a jamais pu s’y regarder, la pomme de douche goutte. Une, deux, trois, les gouttes éclatent dans le bac, une serviette tirebouchonnée semble vouloir lui dire quelque chose. Elle la fixe. Serait-elle en train de prendre vie ? Elle se concentre pour tenter de comprendre ce qu’elle insinue ? Peut-être aurait-il fallu l’étendre plutôt que de la laisser au sol ? Demain, elle sentira mauvais. Voilà le seule chose qu’elle comprend. Les minutes s’enchainent, elle rêvasse. Dehors la lumière de la lune entre par la petite fenêtre granuleuse au dessus d’elle.

-Dépêche-toi un peu, sinon…

Sinon… Sinon, n’est pas envisageable. Les mots ont agi comme une déflagration. Elle sursaute. D’un geste vif elle remonte sa culotte jusqu’en haut de ses cuisses en se tortillant puis saute de la cuvette des toilettes. Le sous-vêtement glisse sur ses hanches inexistantes de petite fille de sept ans, elle redescend la chemise de nuit, oublie d’éteindre la lumière du cabinet de toilettes et bondit sur son lit.

-J’y suis !

A l’instant même, la silhouette de sa mère s’affiche dans l’embrasure de la porte. Elle s’appuie contre le chambranle.

-Il était temps, dit-elle en souriant, deux secondes de plus et c’était cuit !

La démarche ondulante, la mère s’approche de la fille. La lumière du couloir transforme la femme en ombre chinoise et la petite fille s’enfonce dans son oreiller en souriant de toutes ses dents. Il lui en manque deux et elle ignore que son sourire s’est transformé en gruyère. Ses grands yeux s’écarquillent exagérément en voyant sa mère approcher. Sans un mot, l’adulte remonte la couverture jusqu’au menton de l’enfant, dépose un chapelet de baisers sur ses joues rebondies, se relève et remet en ordre machinalement les deux poupées sagement assises aux pieds du lit de l’enfant.

-Dix minutes, pas une de plus dit-elle en se relevant, affichant dans les yeux une expression complice.

D’un doigt elle appuie sur l’interrupteur. Seule la lampe de chevet assure la transition entre le jour et la nuit. Le voyage peut débuter.

D’un geste vif la petite fille saisit le livre déposé la veille aux soirs sur la table de chevet. Elle cherche le petit triangle dans le haut de la page que sa mère lui a apprit à faire pour ne pas perdre le fil de l’histoire. Ses doigts suivent un à un les mots, ses lèvres ânonnent ceux qu’elle n’a encore jamais rencontrés. Elle voyage. Dans l’espace, dans un palais des mille et unes nuits, dans des maisons inconnues dans lesquelles elle s’introduit sans bruit, sur les bords d’un lac, dans une prairie, dans le grand nord, elle se perd dans la forêt, dans un hôpital général des Etats-Unis. Elle rencontre Titus et Bérénice, Fantomette, Laura Ingalls, la petite Fadette, Alice, Joan. Tout à tour elle devient astronaute, petite souris, justicière ou détective, petite fille, chasseur, infirmière. Elle est sage ou moins sage, aventurière ou institutrice. Plus tard la jeune fille voulut être Amélie, Jo ou Elisabeth mais elle n’arriva pas à se décider.

-Tu en as pour longtemps ?

A ses côtés, l’homme avec qui elle partage sa vie a remonté la couette par dessus sa tête. Elle sourit et se retourne vers lui. Elle glisse sa main sous la manche de son tee-shirt, caresse un instant la peau de son épaule qu’elle est certaine de reconnaître entre toutes, jusqu’à ce que la respiration de l’homme devienne monotone. Puis d’un geste, elle actionne la luminosité de sa liseuse. Elle poursuit son voyage. Hier elle était en Birmanie elle pensait être Mi Mi et regardait Tin Win dans les yeux, avant hier elle faisait des promesses à l’océan. Elle a été Virginie qui plaquait tout pendant trois mois et a accompagné Dina dans sa quête éperdue, revoyant les trous qu’elle a dû traverser, la semaine dernière, elle a regardé les étoiles contraires s’afficher dans le ciel et a pleuré pour un petit garçon extraordinaire, elle s’est balancé dans un jardin sur une balançoire rouge, elle a volé le best-seller écrit par un autre, elle s’est posé les questions des autres : qu’avez-vous fait de vos rêves de jeunesse, est-ce les coïncidences qui régissent nos vies ? Elle a bu du café dans un endroit un peu spécial, est allée au bout du monde et a espéré l’instant précis où les destins s’entremêlent. Chaque jour elle recommence à voyager. Inlassablement.

Un jour, les fils se sont emmêlés. « Un roman est presque toujours autobiographique puisque l’auteur raconte son histoire à travers le prisme de ses sentiments et de sa sensibilité. Pour construire des personnages intéressants, j’ai besoin d’être en empathie avec eux. Je suis tour à tour chacun de mes héros. Comme la lumière blanche qui traverse un prisme de verre, je me diffracte en chacun de mes personnages. » Aujourd’hui samedi 4 avril 2015. L’instant présent Guillaume MUSSO

Nous étions le 4 avril 2015 quand la petite fille devenue adulte a lu cette page. Il était 19h38 sur l’écran de son téléphone posé sur la table basse en métal. Ce matin-là, elle avait envoyé 9 enveloppes blanches affranchies au tarif en vigueur. La 10ème était restée dans son sac. Pour mardi avait-elle pensé. En sortant du bureau de poste elle s’était engouffrée dans la voiture. « Aléa jacta est » avait-elle murmuré, « Inch Allah » lui avait-il répondu. « Ils sont tellement bons, tous ceux que je lis, ce n’est pas possible… » avait-elle murmuré en laissant sa phrase en suspend. « Ils ont fait de toi ce que tu es, celui ci, c’est toi » lui a t-il rappelé en posant une main sur sa joue.

Son destin n’était pas venu au rendez-vous.

2015-2020, il traine en chemin, musarde chez d’autres et prend son temps.

Pic by Volodymyr Hryshchenko on Unsplash

 

 

 

 

3 commentaires sur “Si les destins s’emmêlent

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