Journal d’un confinement – Jour 19

Depuis qu’elle est ici, son humeur oscille avec la couleur du ciel. Grise le matin. Grise l’après-midi. Entre ces deux moments, elle décide de s’allonger, histoire de permettre au ciel de changer de couleur en toute intimité. Mais son humeur est toujours grise le soir.

Sa vie d’avant git, abandonnée, sur le tapis du salon qu’ils avaient choisi ensemble. Ensemble. Avant. Quand il donnait son avis sur la décoration de l’appartement et sur la couleur des murs. Dans sa boite mail elle retrouve les mails qu’ils s’envoyaient. Elle cherche les mots absents, ceux qu’il n’écrivait pas mais qui devaient déjà être cachés en embuscade. Les mots moches. Les mots faux. Les mots qui voulaient lui faire comprendre que… , sans jamais sortir au grand jour. Elle lit « je me languis de toi, vivement ce week-end ». Son coeur tape un peu plus fort. Elle pense au week-end dernier, hier, elle pense au prochain, demain, une longue suite de jours où rien ne changera. Qui était installé à ses côtés quand il écrivait ces mots ? Se moquaient-ils ? D’elle ? De son amour un peu bancale, de son attente fébrile ?

Le ciel est toujours gris.

Elle se lève difficilement et tente quelques pas vers la cuisine. Le frigo l’attend. Elle ouvre les portes et attrape le dernier morceau de gruyère acheté pour lui. Du gruyère sans trou. Du gruyère français lui avait-il dit. Aujourd’hui, elle sait que du gruyère sans trou n’a aucun intérêt, mais alors, elle ne disait rien. Elle avait oublié qu’elle pouvait avoir un avis. Elle avale le morceau de fromage. Elle court aux toilettes, attrape ses cheveux d’une main et glisse deux doigts de l’autre dans le fond de sa gorge.

Le ciel est toujours gris.

En bas la cour est déserte. Les voisins ont accroché aux fenêtres des post-it avec des mots d’amour écrits dessus. Quelques lampes sont allumées dans les angles des pièces et délimitent des halos de vie. Des enfants courent dans les couloirs en attendant le repas, des vieux sont assis devant la fenêtre et s’ils tournaient la tête, ils la verraient, alors ils pourraient se faire un signe de la main. Elle ouvre la fenêtre pour entendre du bruit, les bribes de voix nasillardes des personnages de dessins animés vomis par la télévision, la radio, les autos, la vie.

Le ciel est encore gris, mais déjà dans la cour une tâche se répand lentement. Une tâche rouge comme le ciel.

 

Je tiens à rassurer mes gens. J’ai promis à celle qui écrit de revenir ici chaque jour du confinement. Je sens bien que ça va être compliqué cette histoire, parce qu’il n’y a pas grand chose à raconter dans notre vie. Ni des drôles, ni des pas drôles. Nous avons pris une routine assez agréable qui nous permet d’enquiller les jours les uns après les autres sans heurts. Mais pas de quoi raconter grand-chose. Alors voilà, ce texte est issu d’un de mes potagers (vous vous souvenez ce que sont mes potagers ?) Pas de panique, cette histoire n’a rien à voir avec mon état du moment. D’abord je n’ai pas de cour pavée … ah bon ?

Pic by David Leveque on Unsplash

 

 

2 commentaires sur “Journal d’un confinement – Jour 19

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