Journal d’un confinement- jour 23

Parce que les jours passent et se ressemblent. parce que je n’ai rien à vous raconter d’amusant. Que j’aurais vraiment, mais vraiment, voulu vous raconter des trucs pour vous faire glousser et rire, je viens poser là un autre bout de mon potager. Je me dis que tous ces bouts pourraient en fait être des micro nouvelles, alors qu’il y a une semaine je ne savais rien de ce genre littéraire.

Ce matin en me réveillant, j’avais une vie. Même les yeux bouffis et les joues striées des plis de mon oreiller, elle me convenait la plupart du temps. Elle n’était ni trop ni pas assez. Ce soir, alors que ma chemise blanche l’est toujours et que ma barbe n’a pas bougé d’un pouce, je n’en ai plus. Ma vie a explosé en vol. À 12h45. Chez Antonio, l’italien de la rue basse, qui s’appelle en réalité Antoine et qui est né à Toulouse.

Je me suis installé derrière la table. Rien d’inhabituel, nous réservons la même, une fois par semaine depuis cinq ans. À 12h30 le vendredi. J’aime bien que les choses ne changent pas. Ça me rassure. Comme les saisons et les oiseaux migrateurs qui reviennent. Quand elle m’a rejoint elle a souri. J’ai été surpris. Ça n’arrive plus si souvent. Elle n’a pas la tête à ça qu’elle dit. Elle fait un geste vague de la main qui lui évite de rentrer dans le vif du sujet.

J’ai pris son sourire comme une preuve. Celle que l’assistance respiratoire sous laquelle nous avions placé notre couple commençait à fonctionner. Parce que la phrase adéquate nous concernant depuis quelques mois est : nous avons des problèmes de couple. Après avoir été une union tranquille que nos amis enviaient, nous sommes devenus un couple à haut risque. Nous glissons sans filet sur deux cordes raides parfaitement parallèles tendues entre deux gratte-ciel. Notre couple, il n’a pas besoin de faire un salto arrière pour avoir le coeur qui s’arrête.

Moi, je disais « ça va aller », « c’est un mauvais moment à passer », « on a tous des hauts et des bas ». J’étais plutôt conciliant. Qu’est-ce que je pouvais faire d’autre ? Je n’avais rien à me reprocher. Moi je suis un gars sympa, je fais pas chier le monde, je me contrefous des matchs de foot ou de rugby, je ne squatte pas le bar du bout de la rue, je ne souris pas aux autres femmes, surtout si elles sont jolies, je ne râle pas si elle n’a pas repassé ma chemise préférée et elle peut bien regarder des émissions où des gâteux se cassent la gueule avant la fin si ça la chante. Je suis quelqu’un de facile à vivre. En tout cas c’est ce que disent ses amies.

J’ai mis un peu de temps à comprendre ce qu’elle voulait dire quand elle a commencé à vouloir qu’on parle. Il me semblait qu’on faisait ça chaque matin. Elle devant son thé, moi devant mon café. Quand elle a dit qu’il fallait qu’on aille voir des gens qui avaient l’habitude et qui savaient tout mieux que nous. Qu’il fallait qu’on vide notre sac, qu’on fasse table rase de tout ce qui n’était pas tout à fait nous. Moi je trouvais qu’elle en faisait des caisses. Les mauvais moments, ça arrive à tout le monde, pas la peine de s’inquiéter. Peut-être qu’elle lisait trop de magazines féminins, qu’ils lui avaient tourné la tête avec leur idée comme quoi l’amour dure trois ans. Ou alors il devait y avoir un problème avec son horoscope.

Elle avait souvent les larmes aux yeux et le rouge aux joues, alors j’ai accepté de monter avec elle l’escalier en bois qui menait au cabinet du thérapeute. Ça mangeait pas de pain comme aurait dit ma mère, et si ça pouvait lui faire plaisir, c’était toujours ça de pris.

Je ne sais pas ce qu’elle espérait en allant le voir. Qu’on se réinventerait ? Mais, on ne peut pas faire comme si notre passé n’avait pas existé. Réinventer notre couple à cinquante ans passés, c’était pas aussi simple que veulent bien le dire les livres de développement personnel dont elle décore les étagères des chiottes. Trente ans de vie commune, ça ne s’efface pas d’un coup d’un seul, c’est impossible. Il y a toujours des petites rancœurs planquées à droite ou à gauche et des compromis qui parsèment l’histoire et je ne vois pas commun un inconnu aurait mieux su que nous ce que nous avions à faire. Mais bon, pendant cinq mois j’ai monté et descendu les trois étages jusqu’au bureau du psy. Cinq mois à s’installer dans la salle d’attente sans jamais croiser personne d’autre, sans s’adresser la parole, à garder tout ce qu’on avait à se dire pour lui, le thérapeute. Cinq mois de larmes essuyées, de sanglots étouffés, de mots entendus et d’autres tus pour en arriver là : « Je crois que je ne t’aime plus »

C’est ce qu’elle m’a balancé le plus calmement du monde depuis son bout de table et c’est comme si j’avais reçu une gifle. Les yeux écarquillés et la bouche entrouverte.

Gloria s’est levée, elle a attrapé son sac posé sur le dossier de la chaise et en quelques pas elle a fait chemin inverse. Je suis resté comme un con à Notre table. Qu’est-ce que je pouvais faire d’autre ? Lui courir après ? Crier ? Demander des explications ? Gêner tous les autres clients de chez Antonio ? J’étais le seul à l’être et c’était mieux ainsi. Alors, je n’ai pas bougé, comme si j’avais joué à un, deux, trois soleils avec les enfants et j’ai continué à sourire, comme si elle avait appuyé sur pause en repartant.

C’est comme ça que je me suis retrouvé dans la peau du mec largué, du quinqua, vieux beau, les cheveux mi-longs grisonnants assortis à mes yeux, en costume cravate, complètement dépassé par les événements. Antonio a déposé nos pizzas sur la table :  » et voilà : les deux Régina. Tu veux que je garde la sienne au chaud le temps qu’elle revienne? »

Le téléphone a sonné. C’était notre fille, Mila. J’ai laissé la sonnerie s’épuiser et la messagerie prendre l’appel parce que j’aime entendre sa voix, mais je ne voulais pas qu’elle entende la mienne. Elle aurait compris tout de suite que notre vie était en train de basculer.

Pic by Mak on Unsplash

 

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