La maison

Quand j’ai ouvert les yeux, je pleurais. Je ne sais pas si c’est déjà arrivé à quelqu’un de pleurer en dormant. Pas des mini larmes parce qu’on a les yeux qui piquent et que les paupières se collent. Non. De bonnes grosses larmes qui coulent sans s’arrêter, qui inondent tout, laissent un goût de sel sur les lèvres et les paupières bouffies.

La veille, j’avais remplacé mon oreiller tout avachi par des nuits sans sommeil. Le nouveau était rebondi, d’une couleur immaculée quand je l’ai glissé dans sa housse. Je leur devais bien ça, à mes nouvelles nuits qui n’usaient plus d’aucun subterfuge pour tirer leur drap sur ma journée. La joue inondée et le cheveu collé, je me suis réveillée, certaine presque de le trouver assis au bord du lit. Et puis non, bien sûr que non, il n’était pas là. Il n’y avait personne, la journée avait déjà commencé et il n’y avait que le rose à ma fenêtre pour m’accueillir.

Quitte à écrire des sujets niche (je crois que je deviens rancunière) je pourrais écrire sur mes maisons. Toutes : celle de maminette, la mienne d’avant (et certainement celle d’aujourd’hui quand je n’y serai plus), celle de mon père (et je le sais, un jour, celle de ma mère.) Elles me manquent. C’est con, non qu’une maison nous manque ? Ce n’est que quatre murs et un toi, pas grand-chose en somme.

De la maison de papa, je me souviens de l’allée gravillonnée d’abord et du portail toujours fermé, de l’interphoen qui ne fonctionnait jamais, des plantes sur la pente douce à gauche transformées en bonzaïs, de la porte du garage (marron, verte, rouge basque et puis blanche), de l’escalier raide à gauche qui mène à la porte d’entrée et que nous ne prenions jamais, préférant passer par celui de droite, plus court, pour arriver à la terrasse couverte donnant sur la cuisine. Là, table, chaises, étagères en teck, coussins et plantes préparent le décor. Et toujours les dizaines de plantes qui grandissent tranquillement sous les regards énamourés.

Je me souviens du jardin, premier lieu où j’ai eu du mal à revenir après et où j’ai vite renoncé de me promener la faute à la pluie sur mes joues, toujours elle. Bien qu’ils aient disparus depuis bien longtemps, je vois encore l’immense tilleul, la balançoire, le toboggan et mes frères qui se chamaillent. Ils effacent la forge et le chenil plus récents mais moins présents dans ma mémoire. C’est étrange cette capacité que notre mémoire a de faire se côtoyer le passé et le présent. D’emmêler les années et les souvenirs, d’en faire à sa sauce pour finalement s’effacer. Deux coups secs contre la vitre et le bruit de la porte qui s’ouvre. C’est la seule porte qui jouait cette musique. Un bruit en trois temps que j’entends encore quelque part dans un recoin de ma tête. La poignée qui s’abaisse, le son quand elle quitte son logement et celui quand on la stoppe. Et la clé, usée par les années, inchangée depuis quarante ans qui tient dans ma main. L’acier froid sur ma paume chaude de petite fille de cinquante ans.

Je me souviens des chaussures à cirer et ranger, des exercices de maths du dimanche matin sur la table de la salle à manger, de la radio sur France Inter, de La Dernière Séance du mardi soir, du long couloir qui menait aux chambres et du bruit que faisait l’extincteur quand nous l’actionnions, sans doute pour prévenir nos parents que nous nous levions, des séries que nous regardions déjà, couchés au sol, les pieds en l’air sur le rebord de la cheminée, des bains à deux avec ma sœur, de notre chambre commune d’abord puis séparée par une cloison ensuite, puis la disparition de ma chambre devenue celle d’une autre. Je me souviens du gâteau du vendredi soir, les cabanes au fond du jardin, celle devant la rue qui mène à l’école ou celle dans la haie. Je me souviens des après-midi entre amis de Delphine à Patrick, de Muriel à Stéphanie, de David à Fabrice, des fleurs que m’amenait Dominique en rentrant de l’école. Je me souviens de l’escalier qui descend au garage, de la fenêtre au-dessus des toilettes d’où je pistais l’arrivée de mon amoureux, de la cheminée qui fume, et de la véranda qui accueillait nos noëls. Je me souviens des 4-pattes qui ont peuplé la maison, de Bagheera à Silk dont j’avais si peur, de nos dîners en famille, nos discussions parfois molles, parfois vives, de nos enfants arrivés les uns après les autres, les miens très en avance sur leurs cousins, des larmes essuyées et des rires sonores, parfois trop, qui voulaient tromper leur monde, du ruisseau pas très loin et des « za va zézer », des photos sur les meubles qui racontaient l’amour et l’histoire, celle avec un petit h, mais qui avait l’énorme avantage d’être la mienne.

La chance avec les souvenirs, c’est qu’on les embarque. Pas besoin d’en faire des cartons. Ils sont légers et volatiles. Ils ne restent pas aux endroits où ils sont nés, ils nous constituent, ils sont ce que nous sommes. Aujourd’hui, mes cartons de souvenirs dans ma tête, je vais refermer doucement la porte sur la maison de mon enfance en espérant très fort que d’autres y passeront d’aussi joyeux moments que moi. Et des tristes aussi, parce que c’est la vie et qu’on lui doit bien ça.

PS : vous pouvez prévenir maman de ne pas lire ce post. Merci.

Pic by Max Fuchs on Unsplash

 

5 commentaires sur “La maison

  1. maman a lu… et c’est bizarre il fait soleil mais il pleut sur mon clavier.
    J’y suis allée mercredi, dire adieu à MA maison, je sais encore l’emplacement des interrupteurs, le bruit des portes et même si des choses ont changé je me souviens de son passé, les tapisseries kitch, la cuisine orange et marron (à la mode dans les années 70), la cheminée qui fumait, les après-midi à regarder « aujourd’hui madame », la douceur de la moquette dans les chambres, l’escalier du garage et le « manque » de peinture sur le mur, l’eau qui se déversait en trombe dans le garage quand il y avait un orage, notamment quand je suis rentrée de la clinique après avoir accouché de Y, les histoires que je racontais, les réveils en sursaut les nuits de garde, les iris, les pivoines de Roussannes que j’avais rapatriées, l’abricotier, les moutons de M. Alaniou qui ne voulaient as brouter l’herbe, les bons moments,ma mémoire est sélective et je ne veux garder qu’eux

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  2. Ca m’a filé des frissons, et les larmes n’étaient pas loin. C’est plein d’émotions, et puis tes souvenirs qui sont venus réveillés les miens.
    Il y a tant de nous dans nos lieux de vie, tant d’images qui restent gravées dans nos mémoires.
    Merci Nathalie

    Aimé par 1 personne

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