Gabrièle

Je me suis inscrite à l’atelier d’écriture de David Thomas à l’école Les Mots (je vous en ai déjà parlé plein de fois) (je sais, parfois, je radote). Ça a lieu le mercredi. Entre midi et trois. On a trente minutes pour écrire un texte de micro fiction. Ensuite on débriefe chacun notre tour. David nous dit où améliorer le texte, où il pêche. Aujourd’hui, j’avais très envie de vous partager l’un de ces textes. « Raconter une vie dans un dé à coudre ». Quand j’étais petite, Maminette allait chercher le lait chez Gabrièle.

Je m’appelle Gabrièle. Avec un seul L. Je crois que tout vient de là, si mes parents en avaient mis deux, j’aurais pu m’envoler. Au lieu de ça, je suis restée scotchée à quelques mètres de la terre qui m’a vue naître. Je suis de la campagne. La vie y est dure et mes parents faisaient du mieux qu’ils pouvaient. Le matin, quand ils partaient et que nous n’avions pas école, ils nous enfermaient dans les clapiers à lapin. Pour ne pas qu’on fasse de bêtises. Pour ne pas qu’on vadrouille comme les enfants des voisins qui parcouraient les champs libres comme l’air. Mon frère ne le supportait pas, il pleurait toute la matinée alors pour ne plus l’entendre, je chantais. Une histoire d’oiseau qui s’en allait à tire d’aile. Quand on a grandi, on a dû donner un coup de main à la ferme. En rentrant de l’école et avant d’y aller aussi. Je refusais de rentrer dans le poulailler. Je déteste les poules et leur œil qui tourne : on ne sait jamais ce qu’elles vont faire. Mon frère, lui, n’aimait pas les cochons, leurs cris et leur odeur. Moi non plus, mais c’était ça ou les volatiles. Je n’avais pas le choix. Dès qu’il a pu, il a fichu le camp. Il avait dix-sept ans. J’en avais quinze. Je l’ai revu deux ou trois fois en vingt ans, je crois que de me voir ici, lui donne mauvaise conscience. Il a toujours deux larmes accrochées à ses yeux.

À son départ, j’ai dû m’occuper des cochons, des poules et des marchés les samedi et dimanche. J’ai arrêté le collège, les rêves et les espoirs, tout ça, ce n’était pas fait pour moi. Il y avait trop à faire à la ferme.

J’ai rencontré Christophe à un comice agricole. Il y a eu des picotements et des papillons qui voletaient autour de moi la première fois que je l’ai vu. Lui, je ne sais pas. La première fois qu’il m’a vue il a surtout vu mon père et la ferme planquée derrière lui. J’ai pensé qu’avec Christophe, j’allais pouvoir partir. Saint Christophe n’est-il pas le patron des voyageurs ? Mais je me suis trompée. Avec tous ces papillons, J’avais presque oublié les ailes qui me manquaient.

On a eu un premier fils Lilian, puis une fille, Leila et encore un fils Guillaume. Christophe a dit qu’il valait mieux rester, que les vieux pourraient les garder et qu’à la ferme, on avait du boulot. Et le boulot, c’est mieux de ne pas courir après. Mes parents nous ont donné un morceau de terre et on a fait construire à côté de chez eux. Une chance, a dit Christophe, pas de terrain à payer. Une chance. J’ai dit. La seule chose sur laquelle je n’ai jamais transigé c’était les clapiers : mes enfants ne devaient y rentrer sous aucun prétexte. Alors pour soulager ma mère qui ne pouvait pas tout faire avec les petits, j’ai ajouté à la mienne sa part de travail.

Depuis quelques mois, je dois m’occuper d’elle à temps plein. Elle s’est cassée la hanche et ne marche plus. Avant ça, c’est la goutte de mon père que j’ai soignée. J’ai réintégré la maison de mon enfance, c’était plus facile et plus personne ne m’attend chez moi. Christophe a soudainement trouvé que ma taille s’était trop épaissie et que mes seins avaient perdu leur attrait. T’as égaré ta légèreté il m’a dit. Je ne sais pas où elle s’est enfuie. Mes enfants, sont partis en ville, ils savent que j’ai fait au mieux : j’ai pris soin de leur donner des prénoms avec deux L.

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