Suzanne

« On attend tous quelque chose ou quelqu’un et Suzanne n’a pas échappé à la règle. En de rares occasions, leur nombre tient sur les doigts d’une main, elle avait voulu arrêter le temps, mais toujours, elle l’avait laissé repartir faute de savoir quoi faire de ces minutes supplémentaires.

Depuis plusieurs années, le temps avait ralenti. La vie de Suzanne s’était figée dans une immobilité qui la narguait : sa vie était devenue une photo. Ce matin, elle a mis de la musique. Elle possède la série complète des enregistrements de Sinatra avec l’orchestre de Dorsey. Il y a deux chansons qu’elle aime particulièrement et qu’elle écoute en boucle : April Played the Fiddle et Everything Happens to Me. Elle a enclenché l’appareil avant de s’installer dans son fauteuil près de la fenêtre. Elle envie les gens en blouses blanches qui traversent le parc à vive allure. Elle s’amuse des visiteurs, venus voir un parent, qui marchent sur les cailloux blancs des allées en essayant de faire le moins de bruit possible. Sur les bancs, de rares patients accrochés à la potence de leur perfusion somnolent. Suzanne laisse son regard vagabonder au dehors et rebondir sur les troncs d’arbres et les pâquerettes qui parsèment la pelouse. Ils sont en retard. Le premier morceau de musique se termine quand, en bas, une petite  fille lâche la main de sa mère pour courir après un pigeon. Suzanne a peur tout à coup. Elle pensait avoir réglé ça, depuis le temps, mais non, il faut que ça vienne la saisir à l’instant. La petite fille ne va plus tarder à pénétrer dans la chambre aux murs gris blancs. Elle vérifiera si les dessins qu’elle y a accrochés y sont toujours, avant d’embrasser la vieille dame. La peur continue de grignoter Suzanne. Ça y est, elle est arrivée à destination. Ce n’est pas le bon moment, comme toujours est-elle tentée de dire, Léa sera la première à entrer dans la chambre et Sinatra n’a pas terminé sa chanson, pourtant elle le sent. Elle n’attendra plus jamais. Ni quelqu’un ni quelque chose.  Elle n’a qu’à fermer les yeux, poser ses mains entrelacées sur son ventre pour que la Mort ne s’y trompe pas. À 103 ans,  Madame Suzanne ne veut pas de rab. Un sourire monte en elle qui lui fait l’effet d’une brassée d’air frais lorsqu’elle voit la poignée de la porte s’abaisser. Et tout devient blanc.

Atelier d’écriture David Thomas- La Microfiction- Les Mots.

Pic by Jessica Lewis on Unsplash

4 commentaires sur “Suzanne

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