Conte vietnamien

Il était une fois, dans un pays lointain, un petit garçon qui s’appelait Hòng. Dans ce pays lointain, il arrivait que des petits garçons portent des noms de fleurs et c’était le cas de Hòng. De l’avis de tous, aucun prénom ne lui aurait mieux convenu, car ce petit garçon avait, aussi bien dans sa physionomie que dans le secret de son cœur, toute la fraîcheur du nom de la fleur qu’il portait : rose.

Hòng venait de fêter ses sept ans quand un grand malheur s’abattit sur lui. La guerre, qui rodait depuis quelques temps dans son pays, rattrapa sa famille.  On sait bien que la guerre provoque des choses terribles, et que, ces choses terribles, les petits enfants ont beaucoup de mal à les comprendre.

Un soir, dans la maison familiale, Hòng entendit son père dire à sa grande sœur Thi Muà. « Fuis vers le sud avec ton mari et tes enfants. Emmène avec toi ton petit frère Hòng. Veille sur lui comme une mère. » Le soir même, Hòng fit ses adieux à son père qui pleurait et partit dans la maison de sa sœur.

Après une nuit sans sommeil, Hòng, très agité, tira le pantalon de Thi Muà : «  Grande sœur, je n’ai pas dit « au revoir » à mon canard, il faut que nous retournions chez notre père ! »  Mais Thi Muà était trop occupée aux préparatifs du départ vers le sud pour accorder de l’importance à une affaire de canard et de petit garçon. Il en va souvent ainsi des grandes soeurs, qui perdent trop tôt leur part d’enfance.

« Thi Muà, il faut y aller ! Je veux faire mes adieux à mon canard ! répéta Hòng, en tirant toujours sur le pantalon. 

– Ce n’est pas possible. Ne fais pas le bébé. Ton canard est très bien où il est. Père prendra soin de lui », lui répondit Thi Muà.

Au début de l’après-midi Hòng tira encore le pantalon de sa sœur pour renouveler sa demande mais Thi Muà ne voulut rien entendre. Elle avait des paquets à préparer et très peu de temps pour le faire.

Alors, Hòng alla dans la cour, s’assit sur ses talons et pleura. Il faut vous dire que l’amitié de Hòng et de son canard était peu habituelle. Cinq ans auparavant, alors que Hòng était encore un bébé, sa mère était revenue du marché avec ce canard avec l’intention de le gaver, puis de le tuer pour le faire cuire à l’occasion du grand repas de la fête du Têt. Le canard s’était mis à suivre Hòng pas à pas. Toute la famille l’avait remarqué et toute la famille s’amusait de voir le petit garçon, l’animal sur ses talons. Le canard gris aux ailes bleutées, aux petits yeux mobiles et au très joli bec jaune était aussi grand que Hòng. Quand l’enfant s’arrêtait, le canard s’arrêtait. La tête rejetée en arrière, il semblait attendre une réponse à une question qu’il aurait posée. Quand Hòng repartait, il le suivait, le cou en avant, tout le reste en arrière, se balançant avec une nonchalance joyeuse. Famille et voisins riaient devant un tel spectacle, car croyez-moi, c’en était un. La mère fut obligée d’admettre qu’il serait imossible de manger le canard qui devint le meilleur ami de Hòng.

L’enfant, toujours dans la cour, ne pleurait plus. Il réfléchissait. Toute sa jolie frimousse, sous sa frange de soie, était devenue butée. Le refus de sa sœur n’était pas justifié. Thi Muà aurait dû se souvenir que ce canard était tout ce qui lui restait de sa mère, morte deux ans auparavant, en donnant naissance à une petite sœur. Au moment de partir, de fuir vers le sud, comme l’avait dit son père, Hòng avait senti confusément dans son cœur d’enfant qu’en ne disant pas « au revoir » à son canard, il n’avait pas dit  « au revoir » à sa mère. Il prit alors une décision.

Hòng sortit de la cour et courut vers l’arrêt de l’autocar. Au chauffeur, il dit simplement : « Je vais dormir chez Père. » L’homme ne parut pas surpris, il en va ainsi dans les contes. Il laissa monter l’enfant qui s’installa derrière lui et poursuivit son chemin. Pendant les sept kilomètres du voyage, Hòng ne pensa qu’à l’injustice dont avait fait preuve Thi Muà. Son refus n’était pas légitime. Il devait dire «  au revoir » à son canard !

Quand Hòng arriva chez son père, il n’entra pas par l’allée habituelle et préféra passer par les champs de riz qui ondulaient comme des vagues d’émeraude en bruissant sous le vent pour se faufiler jusqu’à la mare. Puis il siffla doucement. Son canard vint vers lui, moitié courant, moitié volant. C’était une espèce de canard uniquement capable de voler au ras du sol. Les retrouvailles des deux amis furent joyeuses. Ils commencèrent par leur jeu préféré, un combat amical. Le canard lourd et pataud se précipita, le cou en avant, les yeux rieurs. Hòng esquiva ses coups de bec en lançant sa jambe très haut, comme pour un combat de boxe thaïe. L’animal passa sous la jambe, freina brusquement à en tomber sur son croupion, il fit demi-tour et se lança à nouveau. Hòng riait, riait… riait tant que ses gestes en devinrent désordonnés. Le canard aussi riait ! Si, si je vous assure ! Il poussait un couinement perçant à la fin de chacune de ses glissades et c’est ainsi que les canards rient au Vietnam ! Les deux combattants finirent par se fatiguer et quand Hòng s’assit par terre en disant : « j’ai perdu », le canard se coucha devant lui et posa sa tête sur les genoux du petit garçon.

Hòng se souvint tout d’un coup qu’il était venu pour des choses bien plus sérieuses qu’un jeu de combat. Il prit la tête de Con Ngan (c’était le nom du canard) et lui parla doucement. Ce qu’il lui raconta? On ne le sait pas. Sans doute des secrets de petit garçon malheureux mélangés à quelques paroles magiques. Hòng grimpa dans le manguier, celui qui était presque aussi haut que la maison de son père et Con Ngan prit son envol et le rejoignit. Ceci étant tout à fait extraordinaire, vous en conviendrez, puisque cette espèce de canard ne vole habituellement qu’au ras du sol. Bien installés sur une grosse branche, les deux amis se régalèrent des fruits doucereux de l’arbre. Le soleil flamboyant se coucha derrière la maison en laissant des zébrures roses dans un ciel d’un bleu métallique et les premières étoiles naquirent. Alors dans l’odeur acre qui montait de la mare, à laquelle se mêlait celle, si tenace des pétales blancs des pamplemoussiers de la cour, Hòng et Con Ngan s’endormirent l’un contre l’autre.

Le lendemain matin Hòng fut réveillé par les cris de son père et de sa sœur. Ceux-ci paraissaient inquiets et très en colère. Hòng serra son canard et dit d’une voix plaintive : « Je suis là Père, je suis dans le manguier». Mais il n’osa pas descendre. Les adultes s’approchèrent et ce qu’ils virent apaisa immédiatement leur courroux. Le canard ! Le canard, dans le manguier, s’était dressé sur la grosse branche pour protéger l’enfant. Alors, devant une telle preuve de l’amour qui liait le canard et l’enfant, devant cette évidence si évidente, cette tranquillité si tranquille, Thi Muà sut qu’elle n’aurait aucun reproche à faire à Hòng et si elle devait en faire à quelqu’un, c’est à elle seule et sa part d’enfance qu’elle avait enfouie trop profondément en elle qu’elle le ferait.

Elle dit simplement : « Tout est bien Père, Hòng va venir avec moi à présent » en insufflant à l’enfant la petite part de raison qu’elle venait d’ôter de sa propre pensée. Le petit garçon descendit de l’arbre et le gros canard vola jusqu’au sol. Hòng embrassa son père et mit sa petite main dans celle de sa sœur. Con Ngan leur ouvrit le chemin en se dandinant fièrement. Arrivé au bout de l’allée, il se retourna, fit une révérence à Hòng et, après un clignement de son œil droit, il partit, moitié courant, moitié volant, au ras du sol vers la mare. C’est tout ce qu’il savait faire

Pic by Joss Woodhead on Unsplash

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