Les amies de ma mère

Je ne sais pas expliquer. Dire les choses. Raconter une histoire sans perdre celui qui m’écoute dans des méandres et des interjections est impossible. Je perds du temps. J’emmêle les fils de mon histoire.

J’ajoute des superlatifs inutiles et des adjectifs séparés par de trop nombreuses virgules. Pour qu’elle soit comprise, mon histoire doit être au plus près de la vérité. Alors je cherche la date. « C’était le douze, non le treize. Ou peut-être après. En tout cas c’était avant les élections. Oui, c’est ça, c’était avant. Juste avant, tu vois, pas non plus six mois avant. Faut pas exagérer. Mais par contre, je suis incapable de me souvenir si c’était le matin ou l’après-midi. Il faisait beau, mais j’avais mis un pantalon et un gros pull, j’ai jamais su y faire avec la météo. »

Pour être crédible je dois justifier. Tout. Seuls les détails sont les garants de la véracité d’une histoire.  J’agace. J’exaspère. Mon interlocuteur, au mieux lève les yeux au ciel ou regarde l’heure. Ça pourrait être le signal. Mais non, je poursuis. « Je marchais, j’allais vers le centre ville mais plutôt que de prendre la route habituelle j’avais décidé de prendre par l’avenue Foch. C’est pénible, sur la rue de la Légion Tchèque il y a des travaux qui empiètent sur les trottoirs, impossible de passer. Depuis le temps qu’ils durent ces travaux, je n’aimerais pas être à la place des futurs occupants. Tu crois qu’ils font comment pour donner congé à leur bailleur. Ils ont droit à des rallonges ? »

Je digresse. On me reproche souvent de ne pas aller à l’essentiel, de perdre un temps fou dans des détails sans importance. Certains de ceux à qui je parle me coupent. Il y en a même qui n’osent plus s’arrêter pour bavarder. Ils me saluent de la main et accélèrent le pas en me faisant un vague signe de la main montrant qu’ils sont pressés. Peut-être que j’essaie de perdre du temps. Ou d’en gagner. De laisser une chance à l’autre de trouver une parade. Une explication. Un truc à dire à son tour. « Et là, je t’ai vu, tu sais c’était ce jour où il y a eu un énorme orage le soir. On avait eu pas mal de dégâts, tu étais rentré trempé, ça avait fait rire maman. Bref, donc ce  jour-là quand je t’ai vu, ce n’était pas maman que tu embrassais. »

Pic by Mar Cerdeira on Unsplash

7 commentaires sur “Les amies de ma mère

  1. Aïe la chute ! Je ne m’attendais pas à ça, c’est curieux parce qu’au début je me disais que tu te racontais et ensuite, j’ai vu une nouvelle, une tranche de vie. C’est intéressant, tu pars dans un souci d’incompréhension, de difficulté de la communication puis on est projeté, plongé même dans la trahison furtive mais implacable…

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  2. Tu m’as bien embarquée là où tu voulais comme tu le voulais… j’adore.
    Dans les questions idiotes qu’on te pose, j’en rajoute une : comment as-tu appris à écrire ? (Tu m’as bien comprise, inutile de me raconter tes mémoires de CP 😉
    Merci !

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