Les amies de ma mère

Elle a tout de suite compris qu’il regardait dans sa direction. Il y a des choses que l’on sent.
Elle garde la tête penchée et les yeux fixés sur le bout de ses chaussures. Elle serre un peu plus ses mains l’une contre l’autre. Les jointures craquent dans le silence et le bruit se répercute dans le froid. Les personnes réunies autour d’elle relèvent la tête et la fixent tristement. Sa fille passe son bras autour de ses épaules. Les gouttes de pluie tombées pendant la nuit brillent dans le soleil du milieu de matinée. Elle s’accroche à leur course sur le marbre lisse.                                                 .
Il continue de la regarder, malgré l’endroit où ils se trouvent et les gens qui les entourent, malgré la litanie qui s’élève au milieu des cyprès et le vol noir des corneilles.
Elle sent son corps se réveiller et retrouver doucement la mémoire, comme s’il avait été simplement mis de côté. Il y a les fourmis qui grouillent dans son bas ventre, sa peau qui se parsème des petits picots de chair de poule et ses yeux qui se décillent. Le regard de l’inconnu la brule partout où il se pose et embrase chaque parcelle de son corps d’un feu nouveau. Elle tressaille. Elle avait oublié que le regard d’un homme pouvait réveiller les cicatrices de l’âme. Sa fille resserre encore son étreinte alors qu’elle tremble maintenant de tous ses membres.
Un bruit de grincement la tire de ses pensées. Autour d’elle, les gens respirent fort et sèchent leurs yeux avec un mouchoir en papier roulé en boule alors que le cercueil s’enfonce dans la terre. Le maître de cérémonie l’invite à déposer une rose. Elle la lance avant de reculer et de se placer dans l’allée qui borde les tombes pour recevoir les condoléances de la famille, des amis et des parfaits inconnus qui côtoyaient son époux, réunis à l’occasion de son enterrement. Elle répond d’un sourire et d’un battement de cils, d’une caresse sur le bras ou d’un simple « merci d’être venu ».
Quand il arrive à sa hauteur, son cœur s’emballe. Il bat à différents endroits dont certains sont tout à fait inappropriés. Dans ses pieds, ce qui lui donne l’envie de s’avancer vers lui, dans le bout de ses doigts qui voudraient caresser la barbe blanche qui ourle les joues de l’inconnu, à ses lèvres qui frémissent. Il lui tend la main et lui sourit. La chaleur de sa paume se répand en elle alors qu’elle voudrait avoir froid. Dans un effet miroir elle lui rend son sourire avant de détourner la tête.
Elle ne veut pas d’une histoire d’amour. Il est trop tard. Elle est la femme d’un autre même s’il n’est plus là. Elle ne peut pas le trahir, lui qui ne l’a jamais abandonnée alors que ses amies étaient quittées les unes après les autres pour une plus jeune. Elle doit à son époux disparu la loyauté qu’il a toujours eue envers elle, et certainement pas de tomber amoureuse d’un inconnu à son enterrement. L’homme continue de la regarder sans ciller. Ses jambes se dérobent. Dans quelques secondes elle ne sera plus qu’une flaque.

-Bonjour je suis Jérôme, dit-il quand il arrive à sa hauteur.

Jérôme. Le prénom commence sa danse dans le cerveau de la femme. Jérôme. Oui, elle a déjà entendu ce prénom dans la bouche de son mari. Jérôme. Mais c’était quand ? Il y a au moins quinze ans. C’était un collègue de son mari. Oui, elle se souvient maintenant. Il était resté à peine un an. Son mari lui avait parlé de ce collègue si différent de tous les autres : à l’écoute, bienveillant, attentionné. Peut-être le seul avec lequel il avait réussi à tisser une sorte d’amitié malgré sa position. Pendant un an, il était allé au bureau avec le sourire vissé aux lèvres et un nouvel entrain. Puis l’homme était parti, comme ça, lui avait dit son mari en claquant des doigts. Elle avait été étonnée qu’il n’en soit pas davantage affecté et la vie avait repris son cours. Son mari avait continué à aller au bureau, le sourire un peu moins large. Ses horaires avaient été modifiés, il rentrait une heure et demie plus tard qu’avant, mais il ne dérogeait jamais. Il n’y avait pas eu lieu de s’inquiéter.

-Je crois que nous avons beaucoup de choses à nous dire.

La voix de l’homme fait sursauter la femme. Il a toujours sa main dans le creux de la sienne. Elle ignore combien de temps est passé entre le moment où il s’est présenté et maintenant. La file des gens venus la saluer s’est allongée, sa fille s’impatiente. Le froid les enveloppe.

-On pourrait prendre un café ensemble, Vincent a laissé des choses pour vous.

La femme a maintenant le regard affolé d’une biche prise dans les feux d’une voiture un samedi soir dans les Landes. Des bribes de souvenirs remontent à sa mémoire. Des souvenirs tout neufs qu’elle avait occultés.

Jérôme. Le prénom produit une déflagration dans sa tête. Non, elle se trompe. Pas Vincent.

(Suite de la nouvelle au prochain épisode)

Pic by Masha Rostovskaya on Unsplash

6 commentaires sur “Les amies de ma mère

  1. T’es pas gentille !!
    Je suis sure que tu jubiles à nous planter là, comme ça… tu veux qu’on te supplie, c’est ça ?

    Allez stp Nathalie, il se passe quoi après ? 🙏🙏

    Aimé par 1 personne

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