Casse croûte à New-York

Ce matin je suis tombée sur un entrefilet dans le journal Sud-Ouest. Je n’ai pas pu lire l’article qui était réservé aux abonnés, mais l’idée m’a paru un bon pitch de roman. Un peu comme quand Doro est venue me trouver au bord de la piscine à Begur et qu’elle m’a dit : « Eh, toi, pourquoi tu n’écrirais pas mon histoire ? »

Javier Ibargüen, un Biscayen (habitant de la région Basque de la Biscaye dont la capitale est Bilbao) (ne cherchez pas, c’est mon toc, j’ai fait apprendre les 7 régions basques et leur capitale à mes enfants quand on est arrivé. Je ne sais pas s’ils s’en souviennent encore, moi si) de 76 ans, n’en démord pas : le type qui donne du feu au premier à gauche est son oncle et il cherche à le prouver.

Cette photo, vous la connaissez. Elle est mythique et est attribuée à Charles Clyde Ebbets, (bien qu’elle ne soit pas créditée) prise en 1932 pendant la construction du RCA Building, qui est le principal bâtiment du Rockefeller Center. Perchés sur un échafaudage étroit au-dessus de Manhattan, onze ouvriers déjeunent les pieds dans le vide. Symbole de la Grande Dépression des années 1930, cette photographie est devenue l’une des plus connues au monde. En réalité, « Déjeuner en haut d’un gratte-ciel » a été, à l’origine, prise pour une publicité afin de promouvoir la location de bureaux ! Elle a été prise sous différents angles et diverses attitudes alors qu’on a cru longtemps qu’elle avait été prise au débotté. Il parait qu’en réalité le sol du 30 ème étage était bâti sous eux et qu’ils ne risquaient pas de tomber des 240 mètres où ils se trouvent (spolier : je brise un mythe)

On ne connait pas l’identité de tous les hommes installés sur la poutre. Il en manque 7. Dont le deuxième qui donne son feu au premier à gauche. C’est aussi cette part de mystère qui l’a rendu mythique.

J’adore ce genre d’histoires de gens partis à la conquête d’un nouveau monde et d’une autre vie. Ces grands rêveurs qui prennent un autre chemin parce qu’au fond d’eux, ils savent que c’est celui-là. Ce n’est pas un caprice. Il s’agit de répondre à un besoin viscéral. Les hésitations sont derrière, les questionnements sont enfouis sous un mouchoir au fond de la poche. Les autorisations ? Il n’en a pas besoin, lui seul est maitre de son jeu. Il n’est pas naïf celui qui s’en va. Il n’est pas irraisonnable non plus même si la certitude intime n’est pas toujours comprise par les autres. C’est une fulgurance. Une évidence. Remettre de l’ordre dans son chaos.

J’imagine le départ la traversée, l’arrivée sur Ellis Island, l’espoir chevillé au corps, le tri, les croix dessiné dans le dos à la craie blanche, la nausée qui s’enva lentement, le sol qui tangue encore, la cohue, le bruit, le froid, la nécessité de trouver un travail avant l’endroit où dormir. Les langues qui fusent de toutes part : de l’espagnol, du basque, de l’irlandais, du hollandais, du polonais. Et puis, la vie que l’on construit, les souvenirs d’avant qui s’attardent, qui s’émoussent, qui disparaissent au fur et à mesure que l’anglais ou plutôt l’américain prend sa place.

Continue t-on à rêver dans sa langue natale quand on vit dans un pays étranger ? Et je pense à ceux restés au pays qui ont un oncle en Amérique. A t-il donné des nouvelles, envoyé une lettre, une photo ou bien a t-il tiré un trait sur un impossible retour ?

NB : entendu ce matin (soit un heure après l’article) sur France Inter. Le jeune homme s’appelait Natxo Ibargüen. Il est parti à 19 ans en Argentine garder des vaches. Puis a émigré à New York à l’heure où l’on construisait Manhattan. Employé sans contrat de travail il n’y a aucune preuve que ce soit lui, sauf les photos où la ressemblance entre les deux hommes est indéniable. Un jour quelqu’un a offert la photo au fils de Natxo resté sur le vieux continent. Il a pleuré en redécouvrant son père décédé plusieurs années auparavant.

2 commentaires sur “Casse croûte à New-York

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