Chroniques des transports en commun

Le TGV en direction de Paris est bondé. Des gens de tous les âges ont pris place sur les fauteuils raides et inconfortables. Les têtes dodelinent et les yeux papillonnent. Des jambes se croisent et se décroisent, tentent de trouver une position confortable qui ne le restera que quelques secondes. À peine une minute. Les valises sont entassées dans les emplacements prévus. De rares conversations à voix basse ponctuent le trajet. Et puis, des reniflements.

Les yeux fermés, je tente de déceler d’où ils proviennent et à quoi ils sont dus. Une rhinite sans doute. Avec la température qu’il fait depuis quelques jours ce ne serait pas étonnant. A-t-on idée de passer de quinze degrés à trente-cinq en quarante-huit heures ? Nos pauvres organismes ont bien du mal à l’accepter. D’ailleurs, il me semble qu’une pointe pique ma gorge et la climatisation du train me donne la chair de poule. Les reniflements se poursuivent. Ils s’amplifient. Ils sont associés à un autre bruit qui m’est familier. Celui de pages que l’on tourne. Je m’oblige à rester dans ma position et à conserver les yeux clos. Je ne vais tout de même pas me réveiller pour regarder quelqu’un tourner les pages d’un livre dans un TGV qui n’a de grande vitesse que le nom qu’on lui donne. Depuis notre départ, il se traine dans la chaleur. Le chant des pages du livre donne une bande son agréable à mon voyage. Quelque chose qui me ramène à « avant ». Avant, quand lire un livre dans un train était la seule occupation valable. Aujourd’hui c’est devenu presque rare. Jeunes et vieux ont les yeux rivés sur leur téléphone. Je ne les blâme pas, je ne juge en rien. À vrai dire, je les envie presque et si j’avais plus de deux malheureuses barres de réseau, il est fort probable que j’en eut fait autant.

Je sens le soleil réchauffer ma peau à travers la vitre. De l’autre côté les champs doivent se succéder, les forêts de pins et de peupliers aussi. La voie ferrée doit maintenant courir aux côtés de l’autoroute sur sa gauche. Je m’oblige à faire la liste des villes par lesquelles nous allons passer avant notre destination et n’en connais que peu. Il y aura Poitiers. Et après ? Sur un reniflement plus fort que les précédents, je me redresse et ouvre les yeux. À ma gauche une femme a étalé sur la tablette un amoncellement de lettres. Sur les pages à petits carreaux jaunies, comme en utilisait mon grand-père et que j’ai longtemps gardé dans un tiroir de mon bureau, une écriture élégante, légèrement penchée vers la droite se déploie. J’essaie de déchiffrer quelques mots. « Mon petit » et puis le nom d’une ville qui commence par M. Madrid ? Je souris. Cette obsession pour l’Espagne devient envahissante. Je regarde le mot plus attentivement. Ça ne peut pas être Madrid. Non, il n’y a qu’une hampe qui s’élance vers le haut. À bien y regarder, le mot ressemble plus à mardi mais ce n’est pas lui non plus, et puis en toute logique il devrait s’agir d’une ville. Ça pourrait être Mauléon. J’aurais pris le L pour un D et le i pour un é. Possible… La dame retire ses lunettes et abaisse son masque. À ses pieds un cocker noir ne la quitte pas des yeux. La tablette est envahie de lettres et un instant je m’inquiète de savoir si elle va pouvoir reconstituer l’ordre. Pourtant, ce souci ne semble pas en être un pour elle. Non, elle en a un autre : trouver un kleenex. Une main fourrage dans un sac miniature, puis sa tête disparait dans un sac gigantesque. Sans succès. D’une main elle essuie son nez, replace son masque et ses lunettes après avoir lissé ses yeux et soufflé un bon coup.

Je détourne mon regard vers le paysage où les champs et les forêts se succèdent dans un mélange de verts et de bruns dignes d’une fin d’été. Je ne voudrais pas croiser son regard et lire dans ses yeux à quel point je l’indispose à m’imposer à elle. Dans le reflet de la fenêtre, je la vois saisir une autre lettre. Deux feuillets retenus par une agrafe rouillée. « Salies de Béarn, le 20″ puis en dessous  » Cher papa ». La lettre se veut rassurante. Quelques habitudes sont prises, le marché et une promenade le soir quand il fait frais, des rencontres ont été faites « mais de là à sortir seule le soir, il n’en n’est pas question. » La dame renifle à nouveau et son regard se perd sur l’autoroute et dans un ballet parfaitement synchronisé, je me tourne à nouveau et déchiffre une phrase, au hasard : « Je me demande dans quelle mesure mon départ était légitime, mais ne dis rien à maman, elle s’inquiéterait et je ne le souhaite pas. » Les mots chavirent. À ma droite, PetiteChérie s’est assoupie. Je ravale la boule qui vient de se loger dans ma gorge. C’est elle aujourd’hui qui s’apprête à prendre son envol.

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