Et sourire

Il est 2h du matin. Derrière la fenêtre entrouverte il n’y a aucun bruit. Le vent dans les fils électriques et c’est tout. Je regarde l’écran de mon téléphone qui s’illumine alors que je l’effleure. Il me reste cinq heures de sommeil devant moi. Je me retourne dans mon lit. Promis je vais réussir à m’endormir. Et pour le prouver, j’arrête de plisser mes sourcils. Regarde insomnie, je vais même sourire.

4 heures du matin. Bon, c’est clair, je vais avoir les yeux déguisés en couilles de mouche, le teint blafard et la démarche lente et lourde. Tout ce que je déteste, moi qui aimerait marcher comme si je flottais au-dessus du sol. Mon sourire sera une espèce de rictus de guingois dont les gens auront peur.

4 heures du matin équivaut, si j’arrivais à m’endormir illico, là tout de suite maintenant, à trois heures de sommeil. Est-ce qu’on peut tenir une journée entière avec trois heures de sommeil ? J’en doute. Et puis il y a ma foutue migraine qui va sortir de derrière les fagots. Putain. Laisse-moi dormir saleté d’insomnie !

J’ai du mal à ouvrir les yeux. Je sens qu’il est déjà un peu tard pour la journée qui m’attend. Le soleil passe sous le volet. Un œil sur le cadran. Voilà, je suis en retard. Heureusement que la veille j’avais fait un essayage et que je sais très exactement quelle tenue je veux porter. Ce sera ma jupe en faux cuir nouée sur la taille et ma large chemise rose et grise à carreaux un peu trop déboutonnée. Elle est toute fluide et douce à souhait, je remonte les manches pour laisser mon tatouage apparent et je me sens prête à tout affronter. J’accroche mes deux colliers autour du cou et enfile mes boucles d’oreilles porte-bonheur offertes par mon petit dernier. Un peu de rouge à lèvres sur mon sourire, voilà, parfaite !

Je me glisse derrière le volant de la voiture. La matinée est fraiche et annonce une belle journée. J’ouvre les fenêtres et laisse l’air entrer. Mes cheveux volent en tout sens. J’ai toujours aimé ça. Quand nous étions jeunes David, râlait souvent quand je faisais ça parce que, les siens longs et peignés en arrière ressortaient en vrac de nos balades dans la campagne. La luminosité est magnifique et un arc-en-ciel se dessine devant mon pare-brise : coucou papa.

Avant de sortir de la voiture, j’enlève le rouge à lèvres avec un mouchoir en papier. Point trop n’en faut, il transforme mes lèvres en gyrophare et avec mon sourire XXL, ce serait superfétatoire. L’endroit est magnifique. Des tentes blanches se succèdent pour former un immense carré. La place où nous faisions le marché est transformée en un salon littéraire et la fontaine en son centre travestie en jardin et ça lui va plutôt bien. Les bénévoles m’accueillent avec empressement, je reconnais au loin quelques silhouettes et je cherche ma place. Ils m’ont juchée sur une table de bar, de part et d’autre de longues tables juponnées accueillent différents auteurs. Je ne sais quoi penser, mais je souris. Plus loin, Stéphanie est elle aussi en hauteur et puis Eric un peu plus loin encore. Je souris : je ne suis pas la seule. Il y a, à ma droite Corinne Royer qui remportera dans quelques heures le prix du roman de la ville avec Pleine terre, de l’autre côté Fairouz Nouari qui présente Exilés d’une autre France, et à côté d’elle JF, un vieux bonhomme de 89 ans affublé d’une très belle épouse de vingt ans de moins et d’une dizaine de titres éparpillés devant lui. Je ne vais pas tarder à comprendre qu’il va nous donner des leçons de vente. Il se place entre la criée du poissonnier et le télé achat. Son cinéma est bien rodé et son épouse lui donne la réplique avec subtilité. Un véritable jeu de comédiens qui ne laisse personne indifférent. Pas même ma surdité. Pas même le Président du salon David Foenkinos ou nos voisins de criée. Je comprends pourquoi on a placé des novices comme nous à ses côtés, les autres ont dû refuser tout net par l’intermédiaire de leur maison d’édition.

Des paniers remplis de carottes, de céleri, de poireaux ou de fleurs des champs déambulent dans les allées, des pains sous le bras et des poussettes d’enfants avancent en flânant. L’ambiance est détendue et joyeuse, les bénévoles adorables. Villeneuve se livre est mon premier véritable salon du livre. Rien à voir avec Arcangues, le premier salon que j’ai fait. Villeneuve a mis les petits plats dans les grands et les auteur.e.s sont choyé.e.s. Je me détends petit à petit. Mon sourire se fait moins crispé pour faire le tour des exposants et dire bonjour. Non, ce n’est pas moi qui aie eu cette idée. S’il n’avait tenu qu’à moi, je serai sagement restée assise sur mon perchoir à sourire tout en espérant que tout le monde n’y voit que du feu. Non, c’est une idée de Fairouz, Villeneuvoise elle aussi (enfin, comme moi) locale de l’étape. Fairouz qui a dû prendre des cours de sourire auprès de ma belle-mère quand moi je boudais au fond de la classe, et qui avec ses quinze ans de moins que moi, m’a prise par la main.

À Villeneuve, j’ai revu une partie de mon enfance, de mon adolescence et de ma vie de jeune femme. Des amies, des connaissances, des inconnus sont venus à ma rencontre. Il y a eu la maitresse de CE1 de mes frères et soeurs, l’Atsem de mes trois premiers et le curé de la ville pour ne citer qu’eux. Et puis Luis. Ah! Un jour il faudra que je vous raconte notre histoire à tous les deux ! Certains m’ont demandé si j’étais la fille de Guy, la belle-fille de Christiane ou la mère de ma fille. « N’êtes-vous pas la femme de Patrick ? » J’avais juste envie de leur dire que j’étais surtout moi, et puis regardez, vous voulez pas un bouquin ? Mais bon, je souriais.

J’ai signé des livres. Plus que ce que j’imaginais alors que j’avais déjà fait plusieurs dédicaces à Villeneuve sur Lot. J’ai fait de la pub pour Des papillons sous oxygène qui sortira le 3 février prochain et eu des compliments pour sa couverture. J’ai répondu à deux interviews dont une à la radio que je suis heureuse de ne pas avoir écoutée parce quand je m’entends parler, j’ai toujours l’impression d’être une mauvaise version de Francis Cabrel chantant Petite Marie. Mais bon, je souriais, alors ça devait aller.

Vous pourriez penser, en voyant tous ces auteurs assis les uns à côté des autres, qu’ils sont un peu pathétiques à attendre que le chaland s’arrête devant leur table. Ou qu’ils sont mégalo. Ou peut-être les deux. Mais en fait, après avoir participé à ce premier vrai salon du livre ( Merci Pierre Défendini et Villeneuve sur Lot), en plus du shoot d’amour des gens venus à ma rencontre, ce que je retiens ce sont les rencontres avec les autres auteurs. Ceux qui sont d’une gentillesse à toute épreuve, ceux qui se la pètent, les timides, les perchés, les indifférents, les remplis d’humour, les qui ont des histoires folles à raconter.

Je suis rentrée plus légère de quelques livres, plus lourde aussi, remplie de câlins et de mots doux, de la motivation par kilos pour poursuivre l’aventure, continuer à raconter des histoires et aller dans des salons du livre.

Pic by le photographe dont j’ignore le nom

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