Doy fe a mi vida

De ma mère, je sais que je suis né le 26 septembre 1909 à Portilla-de-la Sierra, une ville de la province de Cuenca dans la région de Castilla-la Mancha. Ce nom vous dit quelque chose ? Assurément. Il s’agit de la même région que celle de Don Quichotte. Pour comprendre qui, de lui ou de son fidèle acolyte Sancho Panza, je suis le digne représentant, il faudra vous faire votre propre opinion à la fin de ce roman.

Mon père n’avait que 23 ans quand une maladie, qu’il avait contractée en Andalousie où il était parti travailler, car ne possédant qu’un lopin de terre dans le village il avait du mal à nourrir sa famille, l’a emporté. Il se dit qu’il est mort de la syphilis. Mais je n’avais qu’un an et je ne peux vous le certifier. Ma mère n’a jamais parlé de lui en des termes pouvant ternir son souvenir. Une photo en mauvais état accrochée à un bout de mur au-dessus de son lit les représentant tous les deux, endimanchés et souriants, c’est tout ce qui lui restait de son mari. Ça et les quelques mois qu’ils avaient passés ensemble et qu’elle s’obligeait à faire briller. Ça et moi, un gamin qui braillait plus souvent qu’à son tour, pressentant sans doute que la vie ne serait pas faite pour rigoler. On raconte que je pleurais fort, à pleins poumons et que j’avais une endurance à toute épreuve en la matière. Certains prédisaient chez moi une forte voix, d’autres prétendaient que je ne serai jamais qu’une mauviette. « Les hommes ça ne pleure pas » me répétait-on. Dans l’immédiat, les pleurs étaient la seule façon de m’exprimer que je connaissais. Je ne devais pas faciliter la tache de ma mère, un môme qui chiale ce n’est jamais très engageant, mais que voulez-vous : j’avais à peine un an et je ne comprenais pas grand chose, pour ne pas dire rien, au monde qui m’accueillait.

Ma mère comptait 21 ans et n’avait aucune ressource. La seule famille qui lui restait était ses beaux-parents. Pauvres comme Job, muets comme des tombes et sournois comme le feu. C’est à eux qu’elle me confia. Leur condition n’était pas plus enviable, mais au moins, a t-elle dû penser, il aura un toit au-dessus de la tête et des bras pour le porter. Les bras étaient bien trop occupés toute la journée à puiser de l’eau, couper du bois et remuer la terre pour me porter. Et s’ils avaient eu le temps nécessaire, je doute qu’ils se soient tournés vers moi. Je savais marcher, je pouvais aller et venir à ma guise dans le clapier où l’on me collait pour ne pas que je m’enfuie et où je passais le plus clair de mes journées. Une chèvre fit office de mère nourricière pendant que ma mère allait offrir son lait à un enfant de plus haute extraction que moi. Je me souviens des moustaches que le lait chaud, directement sorti du pis, formait sur ma lèvre supérieure. Il me suffit de fermer les yeux pour en retrouver l’odeur, le goût et la texture un peu écœurante. Son travail la tint éloignée de nous, les parents de l’enfant habitant à Cuenca, une ville située à trente kilomètres de Portilla. Deux ou trois fois, elle fit le trajet à pieds pour me rendre visite, ne pouvant payer une autre forme de transport. J’étais heureux de la revoir, de sentir son parfum de fleurs et de ressentir la chaleur de ses bras. Elle chantait des comptines dont je ne connaissais pas un traitre mot, elle m’asseyait face à elle de longues minutes pendant lesquelles je ne devais pas bouger. « Statue de sel ! » disait-elle. On aurait dit qu’elle voulait m’avaler par les yeux. Et moi, pour lui faire plaisir, je restais immobile, le dos droit le menton haut. Je jouais ma vie dans ces quelques minutes : si je restais suffisamment immobile, elle repartirait avec moi. »Tu es sage comme une image », finissait-elle par dire, « mais où est passé mon petit garçon ? « demandait-elle à ses beaux-parents qui ne prenaient pas la peine de lui répondre ou d’entrer dans son jeu.

Alors une peur que je connaissais parfaitement, la peur d’être abandonné, s’emparait de moi et je recommençais à gigoter.

– Ah, mais revoilà mon petit polisson !

Elle m’embrassait à me faire manquer d’air. Elle riait de me voir grandi et dégourdi. Elle me dévisageait, cherchait une ressemblance. « Là, peut-être au niveau du menton ? » disait-elle en s’écartant comme un peintre devant une de ses toiles, avant de me serrer à nouveau dans ses bras jusqu’à m’étouffer. Ses retours étaient toujours source de joie. Sa jeunesse et sa fraicheur une véritable bouffée d’air frais dans mon quotidien morne. Elle babillait et me racontait la ville. Les autos, les cloches de la cathédrale, les marchés, les gens qui courraient toute la journée. Elle accrochait des fleurs dans ses cheveux, des pâquerettes, de la lavande, des pensées, et faisait voler sa robe autour d’elle en esquissant pour moi les derniers pas de danse à la mode. D’une petite voix, elle parlait de l’enfant dont elle s’occupait. Ses yeux brillaient, ses lèvres s’arrondissaient en une moue tendre et je crevais de jalousie de les imaginer ensemble. Avait-elle pour lui les mêmes gestes que ceux qu’elle m’offrait si rarement ? Lui bouffait-elle les joues comme elle le faisait avec les miennes. Était-ce pour lui qu’elle avait appris ces chansons débiles qui parlaient de chat, de rat ou de grains de blé ? Avant que le jour ne tombe, elle repartait. Comme on fuit. Sans un regard en arrière. Me laissant seul et désemparé, dans l’incompréhension la plus totale. Les oiseaux arrêtaient leur sérénade et la nuit arrivait toujours trop tôt. Sa silhouette se floutait. Son image s’effaçait quand elle atteignait le bout du chemin et l’instant d’après la sinistre routine de ma vie reprenait ses droits et absorbait la jeunesse et la gaieté entrevues le temps d’une ou deux heures. Comme pour tous les enfants, ma mère était mon monde et je le voyais se volatiliser à intervalles réguliers sans avoir aucune prise sur lui.

Je n’avais à m’en prendre qu’à moi-même : je n’avais pas su rester immobile suffisamment longtemps pour lui permettre de m’emmener avec elle.

Pic by Art Lazsovski on Unsplash

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