Tout le mauve du ciel

L’agitation qui règne à l’intérieur de mon crâne est inhabituelle. Elle est un mélange de fébrilité et de peur intense. Et mon sang n’est pas en reste. Il pulse en plusieurs endroits de mon corps : dans mes pieds qui trépignent, mes doigts qui s’agitent et mes oreilles qui bourdonnent. Assis sur le rebord du lit, le gros drap s’entortille à mes doigts qui l’enserrent et je tente vaillamment de respirer pour refluer les images qui m’assaillent et la nausée qui remonte dans ma gorge. Un pont. Des armes. Du sang. Et puis les sons. Des cris. Des litanies étouffées. Des rires aussi. Je m’exhorte à garder mon calme, ce n’est vraiment pas le moment de perdre le sang froid qui m’a sorti du pétrin en bien des occasions.

Dans mon dos, face au mur, ma femme dort, notre fille blottie entre ses bras. Leurs longs cheveux bruns se mélangent sur l’oreiller. Certains soirs, elle s’amuse à tresser leurs deux chevelures en une énorme natte. Hier, elle ne l’a pas fait.

— Pour ne pas que ma peine transite jusqu’à elle, m’a t’elle expliqué, dans un souffle, son visage affublé du sourire triste et tremblant des mères inquiètes.

Je ne suis pas sûr que cela puisse être possible – la peine se transmet-elle de la sorte ? Peut-on l’attraper comme une maladie ? Un rhume des foins ? – mais je n’ai rien ajouté. Elle me doit sa détresse, j’ai préféré faire profil bas.

Il est minuit passé. Il suffirait d’un regard à ma montre pour connaître le temps qu’il me reste, mais je ne m’y résous pas. En à peine quelques heures, ma vie a basculé : j’ai menti deux fois à la femme que j’aime et m’apprête à le faire une troisième. En à peine une demi journée, je suis devenu tout ce que je déteste.

Hier soir, quand nous nous sommes couchés, je me suis lové contre elle, ma main sagement posée sur sa hanche, ma chaleur contre la sienne. Et le désir m’a foudroyé. Il est tenace. Acharné. Infatigable. Surtout dans ces moments où l’on entrevoit la fragilité de la vie. De sa hanche, ma main a glissé vers son entrejambe. Dans un accord tacite, elle a écarté les cuisses et a cambré ses reins. Sans bruit, comme nous en avons l’habitude depuis la naissance de la petite, je l’ai pénétrée et j’ai plaqué mon corps au sien. Aucune pudeur n’a eu raison du besoin irrépressible de tourmenter nos corps. De nous sentir en vie.

Elle s’est endormie, une main sur mon épaule. Des insectes invisibles ont envahi ses paupières et vivent leur vie de cauchemar : il ne reste rien de ses rêves.  Je les ai brisés hier. Je la regarde dans la lueur de la lune. Je veux retenir chaque trait de son visage, chaque courbe de son corps. Me souvenir de la profondeur de ses yeux, du toucher de ses cheveux, de leur parfum quand j’y glisse mon nez. Et déchiffrer ses pensées. Trouver des réponses aux questions que je n’ai pas osé lui poser : m’en veut-elle ? M’aime-t-elle encore ? M’aimera-t-elle toujours ? Quoi qu’elle apprenne ? Quoiqu’il advienne ?

À la fenêtre, l’aube commence à poindre dans des lueurs mauves, celles que je préfère entre toutes. Celles qui me font penser que tant de beauté est le signe que rien n’est jamais perdu. La chaleur qui passe entre les volets à l’espagnolette en cette nuit d’août 1936, laisse présager une chaude journée. Les ombres mouvantes qui jouent avec ma raison se tatouent sur les murs de la pièce où des bouquets de fleurs et de plantes séchées pendent au bout de cordelettes et diffusent le même parfum entêtant que celui accroché aux cheveux de ma femme. De l’eucalyptus, de la lavande et une pointe de citron associés à une note de géranium.

De l’extérieur, des sons me parviennent sans que je sache s’il s’agit de celui que j’attends. Je guette. Un coup frappé contre une porte ou le chant du rossignol. Je tends l’oreille. Le bruit d’une cavalcade dans la ruelle et mon cœur accélère. Un cri au loin, je me contracte. Des gouttes de sueur se déposent sur mon front. J’ignore si elles sont dues à la chaleur ou à la peur qui a commencé la lente annexion de mes pensées. Sur la table, placée de l’autre côté de l’unique pièce qui fait à la fois office de chambre à coucher, de cuisine et de salon, une feuille de papier et un crayon de plomb attirent mon attention. Ils m’envoutent. Semblent vouloir me faire comprendre quelque chose. Le sol crisse sous mes pas et la chaise que je tire fait un tel vacarme que je retiens ma respiration plusieurs secondes avant de m’y installer. Je saisis le crayon et épluche la mine avec mon canif avant que ma main s’élance sur le papier chiffonné. C’est un miracle auquel je ne suis pas encore habitué. Celui des mots fixés à la feuille. Des mots qui ne s’envoleront pas, qui ne seront pas déformés par les conversations à mi-voix dans les ruelles sombres, pas travestis par les doutes des autres. Des mots auprès desquels ma femme pourra toujours se réchauffer. Me retrouver.

Mes doigts griffonnent plus qu’ils n’écrivent. Mon écriture est malhabile mais les phrases se bousculent et forment une ritournelle, celle d’un tango. Au loin, le chant d’une chouette me parvient. Je saisis le sac préparé à la hâte, mes yeux caressent les formes allongées en un dernier regard.

En refermant la porte derrière moi, je me dédis pour la troisième fois en vingt-quatre heures. À ce rythme-là, ma parole ne vaudra plus un clou d’ici quelques jours, mais il est trop tard pour envisager une autre parade, Manuel m’attend. J’espère que le reste de ma vie sera suffisant pour redevenir l’homme que ma femme a épousé.

Pic by Alexander Mils on Unsplash

3 commentaires sur “Tout le mauve du ciel

  1. En vrac et pas dans l’ordre.
    Je ne sais pas comment exprimer ce que j’ai ressenti en lisant ce texte, c’est beau, c’est dur, triste.
    Parce que c’est bien écris j’ai ressenti cette pression qu’il a et qui l’empêche de regarder sa montre.
    Du coup je voudrais en savoir plus, qui est il ? pourquoi part il ? Quels sont ces mensonges que sa femme devrait lui pardonner ? Qu’écrit il ?
    Allons nous en savoir davantage ?
    Ah oui aussi : j’adore l’image de la tresse.

    Aimé par 1 personne

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