Parfois, tout est une question de parfum

—T’es qui, toi pour hurler comme ça, chez moi ? Sur ma femme ?

—C’est la mienne. 

El Carbonero n’en croit pas ses yeux. Resserrant son ceinturon, il franchit le cercle formé par les gars autour de Carmen et Doro, il s’approche de la chaise et s’agenouille devant son épouse.

Elle aurait voulu fuir. Reprendre le train. S’éloigner de cet appartement. De Madrid. Retrouver Cuenca. Oublier la flamme rousse. Oublier son cœur qui tambourine à ses tempes et les crampes qui tordent son ventre. Oublier les yeux bleus qui répandent en elle une coulée chaude qu’elle ne parvient pas à endiguer malgré l’évidence. Un hoquet prend forme dans sa gorge. Les mains de son mari ont emprisonné ses genoux et diffusent à présent une électricité palpable dans tout son corps. Elle est incapable de bouger. Les bras très raides. Les mains très jointes, elle serre son sac comme s’il était une bouée de sauvetage et qu’elle se trouvait en pleine mer. Les genoux très serrés. Les yeux très brillants, brouillés, elle fixe son mari. Quand elle lève la main droite, Crescencio l’intercepte avant qu’elle ne s’abatte sur sa joue et la porte à ses lèvres. Les doigts crochetés au poignet de sa femme, il l’oblige à se lever et l’entraine dans la chambre. Dans le couloir, des grappes d’hommes en uniforme parlent tout bas sur leur passage. Certains baissent les yeux, d’autres esquissent un sourire malsain que Doro s’efforce de ne pas chercher à comprendre.

Alors que Crescencio referme la porte derrière elle, Doro fait l’inventaire : le lit en bazar, les draps jetés en boule. Les oreillers défoncés. Le cahier sur la table. Un tricot de peau tirebouchonné abandonné sur le dossier de la chaise. Elle a un haut le cœur. Son mari l’invite à s’asseoir. Exténuée, elle n’a plus la force de lui tenir tête. L’excitation du voyage et des retrouvailles a laissé la place à une profonde tristesse mêlée d’une colère immense. Crescencio colle son visage à celui de Doro. Il frotte son nez à son cou et respire son odeur. Il l’embrasse sur l’angle du maxillaire. Elle le laisse faire. Tétanisée. En état de choc. Juste le temps de se reprendre.

—Tu oses vraiment me faire asseoir ici ? dit-elle d’une voix sourde et blanche.

Une grimace de dégoût a pris place sur son visage. Elle se félicite d’avoir ôté le rouge à lèvres qui aurait envoyé un mauvais signal à son mari. « Son mari ». Si elle n’était pas aussi mal, ces deux mots accolés l’auraient fait rire. Enfin, rire, façon de parler.

Dans la pièce l’odeur du sexe persiste. Une odeur minérale et métallique. Un parfum de musc reconnaissable entre tous. À nouveau s’enfuir. Vite. Sortir d’ici. Tout oublier et revenir à ses chimères dans lesquelles son mari n’est qu’à elle. Ça devrait être facile, il suffirait de ne rien dire de tout ça et de mettre un mouchoir dessus. À force d’entrainement elle y arrivera. Elle se persuadera que tout cela n’est qu’un mauvais rêve.

—Doro, attends. Écoute-moi, dit Crescencio.

Doro fait plusieurs pas vers la porte, avant que la voix enveloppante de son mari ne vienne la faire douter, la retenir. Son corps est lourd et ses pieds refusent de rebrousser chemin. Elle a tellement rêvé ce moment. Il suffirait d’un rien pour qu’elle pardonne tout. Une raison. Une bonne. Le timbre d’une voix. Le bleu de ses yeux. Le parfum de son corps.

—Je ne te demande pas de comprendre. Non c’est impossible. Je le sais bien, dit-il en secouant la tête comme s’il cherchait à éloigner des insectes invisibles.

Il s’assoit lourdement sur le lit. Il cherche ses mots et Doro ne le quitte plus des yeux. Un regard inflexible. Qu’il ne s’attende pas à ce qu’elle lui simplifie la tache.

—Tu n’imagines pas à quel point penser à toi me fait souffrir. Penser  au temps que nous ne passons pas ensemble alors que nous devrions, penser à la vie que nous aurions dû avoir et qu’on nous a volée.

Il fait un geste vague de la main. Cette main épaisse, Doro l’imagine caressant le corps de la femme aux cheveux roux, s’arrêter en coupe autour d’un sein, descendre sur les hanches et écarter ses cuisses. La jeune femme a un sanglot.

—Et c’est parce que tu penses à moi que tu baises une pute ?

Doro n’est pas une habituée des mots crus, mais ils se sont échappés de ses lèvres sans qu’elle n’y prenne garde.

—Pendant que moi, je t’attends là-bas, à Cuenca et que j’élève seule notre fille, que je subis l’opprobre de tous, toi, tu t’en fiches éperdument! Tu vis ta vie !

—J’ai eu très peur hier. On a failli être pris dans un parc. Ils nous traquent, tu comprends ? J’ai eu tellement peur, poursuit-il en guise d’excuse.

Mais, Doro ne comprend pas. Quelle est la relation entre la peur et la femme dont elle n’a vu que la couleur des cheveux ? Cette femme dont elle sent la présence partout dans la chambre ? Elle cache sa tête entre ses mains.

—Faire l’amour est la seule façon qu’on a de se sentir encore vivant et de narguer la peur. De prouver qu’ils peuvent bien nous traquer, nous, nous continuerons à vivre, à danser, à rire.

—Même si ce n’est pas avec vos femmes ? Raille t-elle.

Doro pense aux heures passées à pleurer dans son lit depuis le départ de Crescencio parce que la nuit la fait souffrir. Demain la fait souffrir. Chaque minute passée loin de lui la fait souffrir.

—Doro, s’il te plait.

—S’il te plait quoi ?

Sa voix n’est plus qu’un cri dont elle ne reconnaît pas les intonations. Un cri qui sort sans aucun effort de sa part. Bien au-delà des mots qu’elle voudrait dire. 

—S’il te plait. Dorotéa.

Et par dessus l’odeur qui traine dans la pièce et lui donne la nausée, la jeune femme retrouve celles du bois et du tabac associées à une note de citron et l’odeur de la poudre qui lui pique le nez. Le parfum de son homme.

—S’il te plait, écoute-moi.

Pic by Jose Antonio Gallego Vasquez on Unsplash

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