Quinqua Power # 27 : l’envol des oisillons

Quand les oiseaux quittent le nid, plusieurs sentiments louvoient en nous. Le premier est gratifiant. Le deuxième est nostalgique. Le troisième est un souffle.

Au bout du troisième, vous pouvez penser que c’est une affaire qui roule : j’ai l’habitude que mes oiseaux quittent le nid.

Ce petit être vagissant, très pâle et le cheveu rare, arrivé un jour d’orage à califourchon sur un éclair, alors que la planète médicale fêtait les un an de la coupe du monde de football 1998 et que la pauvre sage-femme seule pour trois parturientes ne savait où donner de la tête, est devenu cette personne qui arrive à respirer sans que je ne me trouve à 50 centimètres d’elle, alors, que petite, son père et moi restions trop souvent suspendus à son souffle ce qui tournait au cauchemar entre les hospitalisations et les séances de kiné respiratoire. Bref. Mon bébé est devenu cette adulte, à peu de choses près, le même que les deux précédents, qui prend des décisions sans que j’y sois mêlée, qui respire un autre air que le mien, rencontre des gens dont je ne saurais jamais rien, voit des choses que je ne verrai pas non plus. Chose supplémentaire, il lui arrive de ne pas avoir besoin d’entendre ma douce voix pendant plusieurs heures, voire plusieurs jours et ne me demande mon avis que plusieurs semaines après avoir pris le sien.

Il y a bien longtemps que je n’ai plus aucun pouvoir sur l’heure d’extinction de sa lampe de chevet, sur la quantité de nourriture qu’elle ingurgite ou sur le choix de ses vêtements. Elle mange ou pas, met la table et débarrasse ou pas, fait son lit ou pas, tout ça ne me regarde plus. C’est sa vie et son histoire, à elle de la raconter.

Quand je croise mes enfants sur les photos des autres, je zoome. Je scrute. Je passe de longues minutes à tout inspecter. Non pas que j’ai quelque chose à redire sur la couleur de leur teint, non pas que je cherche une explication à leur sourire à peine esquissé, non, je cherche mes enfants dans l’adulte que voient les autres. Et puis, je cherche depuis combien de temps je n’ai pas vu ce sourire-là. Me l’a t-il d’ailleurs déjà fait ? Me serais-je arrêtée sur ce moment-là, que je surprends en cati-mini, ou n’y aurais-je pas fait attention si je l’avais vécu ?  Et puis, je compte, moi la nulle en math. Combien d’autres sourires qui ne me sont pas adressés ? Combien de moments inconnus ? Combien ? Combien ?

Dans les photos des autres, je cherche l’enfant qui me racontait ses rêves et me parlait de ses doutes quand il n’avait pas encore appris à déchiffrer le moindre voile qui s’abaissant sur mes pupilles, la moindre intonation dans le timbre de ma voix. Quand ils n’avaient pas encore appris à me protéger. Je cherche ce que j’avais l’habitude de trouver en tombant sur leurs lèvres.

Il y a aussi le drôle de sentiment qui fait comme un petit trou au fond de mon cœur. Un trou duquel s’échappe un minuscule souffle. Un trou que j’ai appris à dompter en le comblant de mots, de silences parfois et de battements de cils, et la plupart du temps ça ne fait pas mal, parce qu’ils sont heureux et que cela suffit à mon bonheur.

Ça ne fait pas mal parce qu’au bout du troisième oisillon, j’ai appris à retirer les habits de mère que chacun m’avait enfilé, alors que je craignais de ne pas savoir le faire. Ces habits différents de l’un à l’autre, plus ou moins voyants, plus ou moins ajustés sont pliés et posés sur une étagère de mon dressing. Ils prennent la poussière alors, certains jours je remets une veste, un pantalon un tee-shirt pour voir si j’y rentre encore et puis, je les repose à leur place. C’est mieux comme ça.

Il me reste un costume. Parfaitement à ma taille. Pour combien de temps encore ? Je l’ignore, mais je compte bien en profiter tout le temps qu’il voudra bien que je le porte. Et puis, seulement après, je vous parlerai du syndrome du nid vide.

Belle semaine, des bisous

Pic by Erik Mc Lean on Unsplash

6 commentaires sur “Quinqua Power # 27 : l’envol des oisillons

  1. Même au troisième on ne s’habitue pas… et on ne quitte jamais tout à fait notre costume de mère !!! Et parfois c’est eux qui nous le remettent… bon d’accord on est partante 😉

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  2. Très beau, très touchant, très parlant pour la maman de deux grands  » oiseaux » que je suis.
    Costume suivant, enfilé cet été pour moi, celui de grand mère.
    Il rend joyeux mais gêne parfois aux entournures. On n’est pas la maman, on n’est pas la seule grand-mère. C’est un nouveau costume à apprivoiser mais on est heureuse d’y travailler…

    Aimé par 1 personne

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